IA, culture et surpopulation : fin du rôle humain ?
(La vérité est un bien public, donc un service public.)
À quoi sert encore l’humain ?
Pendant des millénaires, la question ne se posait pas. L’humain existait parce qu’il existait. Il transmettait la culture, produisait le savoir, explorait le monde, innovait lentement. Sa présence allait de soi. Aujourd’hui, cette évidence commence à se fissurer.
L’intelligence artificielle n’est pas seulement un nouvel outil. Elle remet en cause un rôle fondamental que l’humanité s’était attribué : celui de dépositaire du savoir. Les connaissances humaines — scientifiques, techniques, historiques, mythologiques — sont désormais traduites en mots, stockées, reliées, analysées et transmises par des systèmes artificiels. L’IA peut déjà restituer ce savoir à la demande. Elle commence même à produire de nouvelles connaissances plus rapidement que l’humain, sans fatigue, sans croyance, sans attachement aux traditions.
Par conséquent, une question dérangeante émerge : à quoi sert encore l’humain ?
On pourrait répondre : à transmettre son ADN. Mais cette idée repose déjà sur un malentendu. L’ADN n’est pas une entité stable qui se perpétuerait de génération en génération. À chaque naissance, un nouvel ADN apparaît, ni celui du père ni celui de la mère, issu d’une recombinaison et de mutations aveugles. La biologie n’a pas de projet, l’évolution n’a pas d’objectif, et la reproduction n’est pas une justification morale : c’est un mécanisme. Dès lors, si des technologies permettent de conserver des séquences génétiques, de les recombiner, de les modifier ou de recréer un jour des humains après une extinction, la présence continue de milliards d’êtres humains vivants n’est même plus nécessaire à ce que l’on appelle la continuité de l’humanité.
On pourrait dire que l’humain sert à travailler, produire, faire tourner la société. Mais produire pour qui ? Pour les humains déjà existants ! Pour une société dont le but est de servir l’humain ! Jamais pour celui qui n’existe pas encore. Avant d’exister, aucun individu ne peut vouloir servir, transmettre, construire ou souffrir. Tout projet assigné à un futur être humain est nécessairement extérieur à lui. Fabriquer un humain « pour » quelque chose — pour la société, pour l’économie, pour la culture, pour la nation — revient toujours à le destiner à une fonction qu’il n’a pas choisie. Cela ressemble moins à un projet humaniste qu’à une forme d’esclavage masqué.
La question centrale n’est donc plus seulement celle de l’utilité. Elle devient plus grave : avons-nous encore le droit de justifier la souffrance d’individus par l’utilité ? Pendant des siècles, la souffrance humaine a été excusée au nom du progrès, de la survie de l’espèce, de la volonté divine ou de l’ordre naturel. Mais le naturel n’innocente rien. La maladie est naturelle. La famine est naturelle. La violence l’est aussi. Dire « c’est la vie » ne répond à aucune question morale.
Si la vie est un mécanisme sans finalité, alors la production massive d’êtres sensibles condamnés à souffrir, à travailler, à mourir, sans l’avoir demandé, devient un problème éthique majeur. D’autant plus que la majorité des humains n’a jamais été innovatrice. L’histoire montre que peu d’individus font franchir des paliers décisifs à l’humanité. La plupart transmettent surtout la culture reçue, souvent chargée de croyances, d’erreurs et de récits mythologiques. Avec l’IA, même ce rôle de transmetteur disparait.
Certains imaginent alors un scénario radical : et si l’humanité s’éteignait temporairement ? Non pas comme une catastrophe, mais comme une pause. Mille ans sans humains conscients ne seraient pas vécus comme mille ans. Sans conscience, le temps ne compte pas. Comme un voyage interstellaire en cryogénisation, ce laps de temps serait subjectivement nul. Pendant cette absence, une intelligence artificielle pourrait stabiliser l’environnement, réduire les risques, préparer des conditions d’existence plus sures, moins violentes, moins absurdes. Si l’humanité renaissait ensuite, ce ne serait plus par inertie biologique, mais par décision réfléchie.
Cette idée choque, car nous projetons toujours une conscience là où il n’y en aurait pas. Nous imaginons une perte, un manque, une attente. Mais sans aucun être conscient pour ressentir, il n’y a ni attente ni privation. L’émotion s’effondre face à la mécanique.
Au fond, la vraie question n’est peut-être pas de savoir si l’humanité doit continuer, mais sur quelle base elle se justifie. Si l’existence doit être utile pour être légitime, alors l’humain est déjà dépassé. Et si la souffrance inutile est devenue évitable, alors la perpétuer par habitude ou par croyance devient difficile à défendre.
Peut-être faut-il accepter une idée encore plus dérangeante : l’humain n’a pas à servir. Il n’a pas de mission cosmique. Il est une forme passagère, une expérience locale de l’univers. Le reconnaitre, ce n’est pas le dévaloriser. C’est au contraire cesser de justifier la souffrance au nom d’une utilité imaginaire.
Un humanisme débarrassé de l’humain comme centre commence peut-être ici.
Fin – E. Berlherm
(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les IA comme pour les moutons.)
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