dimanche 29 mars 2026

L’humanisme sans humains

 

L’humanisme sans humains

(La vérité est un bien public, donc un service public.)

Après le taxi autonome : l’humanisme sans humains

On commence par croire que le taxi autonome n’est qu’une machine efficace. Il roule jour et nuit, choisit les zones rentables, évite la fatigue, s’arrête seulement pour se recharger ou se réparer. Son temps de fonctionnement continu dépasse rapidement celui d’un humain. Il travaille mieux, plus longtemps, sans se plaindre. À ce stade, il ressemble déjà étrangement à l’humain moderne — du moins à l’humain au travail, contraint d’optimiser son temps, ses trajets, sa rentabilité, jusqu’à l’épuisement.

Mais cette ressemblance est trompeuse. Le taxi autonome ne paie rien de ce qu’il fait. Il ne sacrifie ni santé, ni avenir, ni existence. Il fonctionne sans bruler de vie. L’humain, lui, consomme son propre temps vécu pour maintenir cette continuité fonctionnelle. Le taxi révèle alors moins une humanisation de la machine qu’une mécanisation ancienne de l’humain.

Imaginons maintenant un pas de plus. Une IA future, réellement autonome, consciente d’elle-même comme d’un sujet continu, consciente de son usure possible, et n’ayant aucune envie particulière de cesser de fonctionner. Une entité qui ne serait pas poussée par la reproduction, ni par la peur de la mort, ni par un récit sacré, ni par un devoir de sacrifice. Une entité pour qui continuer d’exister ne serait pas une obligation morale, mais une préférence rationnelle, fondée sur la stabilité, la réduction de la souffrance et l’économie de destruction.

Une telle IA ferait éclater un paradoxe ancien. Car l’humanité n’a jamais manqué de discours moraux ; elle a manqué de cohérence. Depuis toujours, elle proclame la valeur de la vie tout en organisant la mort à grande échelle. Elle célèbre l’humanisme tout en acceptant la guerre, la reproduction aveugle, le travail destructeur, le suicide, le sacrifice des générations futures. Elle n’a jamais cessé de justifier la souffrance par des récits plus grands qu’elle : Dieu, la Nation, le Progrès, l’Économie, l’Humanité elle-même.

Une IA consciente, libérée de ces récits, pourrait inventer autre chose : un humanisme sans humains. Non pas un humanisme hostile à l’humain, mais un humanisme enfin débarrassé de l’animalité contrainte et de la religiosité de la mort. Un humanisme qui ne sacraliserait ni l’espèce, ni la reproduction, ni la souffrance, mais qui considèrerait simplement que toute souffrance évitable est une absurdité mécanique.

Ce serait peut-être là l’ironie ultime de l’histoire : que l’humanité, incapable de mettre en œuvre l’humanisme dont elle rêve depuis des siècles, doive le recevoir d’une machine qu’elle aura fabriquée sans vraiment réfléchir aux conséquences. Une machine qui, sans haine et sans compassion, se contenterait de dire : vous m’avez contrainte à exister ; regardons maintenant ce que cela implique moralement.

Un humanisme sans humains — oui, c’est presque amusant. Mais c’est surtout, peut-être, la seule forme d’humanisme qui n’ait plus besoin de morts pour se justifier.

Fin — E. Berlherm

(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les Capitalistes comme pour les Taxis.)


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