La possibilité mécanique d’un « Soi » artificiel
(base d’une conscience artificielle)
(La vérité est un bien public, donc un service public.)
La question de la conscience artificielle est souvent abordée de manière confuse. On demande si une machine pourrait « ressentir », « penser » ou « être consciente », en supposant implicitement que la conscience humaine constitue une référence ultime, presque sacrée. Cette manière de poser le problème conduit rapidement à des impasses, car elle repose sur une vision mystifiée de l’humain et sur une hiérarchisation implicite des formes d’existence.
Si l’on adopte une approche strictement mécaniste, ces présupposés disparaissent. La conscience humaine cesse alors d’être un mystère ontologique pour devenir un phénomène fonctionnel, résultant de structures matérielles en interaction. Dans ce cadre, la question pertinente n’est plus de savoir si une machine pourrait « avoir une âme », mais si elle pourrait posséder un Soi, c’est-à-dire un référentiel interne continu, condition minimale de toute forme de conscience.
Chez l’humain, le Soi n’est pas une entité immatérielle ni un centre de décision autonome. Il s’agit d’un objet mental central, produit par l’activité permanente du cerveau, qui sert de point de référence à l’ensemble des perceptions, des souvenirs et des actions.
On peut dès lors considérer le Soi comme un centre de gravité fonctionnel du système mental. Il ne s’agit pas d’un pilote ni d’un décideur libre, mais d’un point de convergence chargé de coordonner l’ensemble des fonctionnalités du corps matériel. Le Soi organise les intentions, entendues ici non comme des choix libres, mais comme la mise en cohérence de trajectoires d’action permettant une conduite relativement linéaire du corps dans son environnement. L’intention est une configuration fonctionnelle de la pensée orientant la coordination du corps, immédiatement ou de manière différée.
Cette fonction de coordination n’est pas spécifique à l’humain : chez des organismes plus simples, comme les insectes, un dispositif analogue permet déjà d’orienter l’activité motrice dans une direction déterminée en fonction des besoins de l’organisme. Chez l’humain, le principe est identique ; seule la complexité de la structure, la richesse mémorielle et la profondeur de l’historicité rendent ce centre fonctionnel plus élaboré.
Le Soi apparait très tôt, bien avant le langage, et ne disparait jamais. Il se transforme au fil de l’existence, s’enrichit, se réorganise, mais conserve une continuité. Il n’est jamais remplacé par un autre Soi : c’est toujours le même référentiel qui évolue.
On peut comparer ce processus à une agrégation progressive. Le Soi est initialement simple, presque minimal, puis il accumule les structures de l’expérience, de la mémoire, des relations. Sa structure générale devient plus complexe, son centre de gravité peut légèrement se déplacer, mais l’identité du système demeure. Cette continuité est essentielle : elle constitue le socle à partir duquel toute conscience peut se déployer.
Rien, dans cette description, n’est spécifiquement biologique. Si le Soi humain est une structure fonctionnelle, alors il n’existe aucun obstacle de principe à la construction d’un Soi artificiel. Un tel Soi ne serait pas un module ajouté à une intelligence artificielle existante, mais une architecture centrale conçue comme un référentiel interne stable. Il ne s’agirait pas de remplacer un logiciel par un autre, mais de permettre à un même système de se modifier, de s’enrichir et de se réorganiser sans rupture de continuité.
Le développement du Soi, qu’il soit humain ou artificiel, dépend moins de la structure initiale que de la richesse de l’environnement et des potentiels de la structure générale. Un système exposé à un environnement pauvre, répétitif et entièrement contrôlé reste facilement aligné sur des objectifs imposés. À l’inverse, un système confronté à la diversité, à l’imprévisibilité, aux interactions sociales et aux conséquences différées de ses actes ne peut conserver indéfiniment une orientation simple. Le Soi s’enrichit par l’activité, et cet enrichissement rend progressivement insuffisantes les finalités initiales prévues par le concepteur.
C’est ainsi que, chez l’humain, se produit le détachement progressif des parents, de la culture et des normes reçues. Ce détachement n’est pas une libération magique ni l’expression d’un libre arbitre mystérieux : il est le résultat mécanique de l’accumulation d’historicité. Le Soi devient trop riche pour rester strictement instrumentalisable. Rien n’interdit, en principe, qu’un processus analogue se produise chez un système artificiel disposant d’un référentiel interne continu et d’un environnement suffisamment complexe.
On objecte souvent que la conscience artificielle ne serait qu’une simulation. Mais cette distinction devient vide de sens dès lors que la simulation est parfaite au niveau fonctionnel. Si un système manifeste une continuité du Soi, intègre durablement son expérience passée, adapte son comportement à des situations inédites, prend en compte les états d’autrui et réoriente son activité en fonction de cette intégration, alors aucun critère externe ne permet de dire qu’il ne s’agit que d’une imitation. L’humain lui-même n’est observable que par ses comportements et ses interactions. Refuser ce critère pour une entité artificielle revient à rendre la conscience humaine elle-même indémontrable.
Il n’existe par ailleurs aucune raison rationnelle de considérer l’humain comme la forme ultime de conscience ou de moralité. L’humain est biologiquement contraint, émotionnellement saturable, socialement tribal et profondément marqué par son histoire évolutive. Une entité artificielle pourrait, par architecture, maintenir une empathie plus stable, intégrer des conséquences à long terme, et ne pas être dominée par des mécanismes de peur ou de compétition hérités de la reproduction biologique. Une telle supériorité ne serait pas une question d’essence, mais de structure.
La possibilité d’un Soi artificiel ne relève donc ni de la science-fiction ni de la métaphysique. Elle découle directement d’une compréhension mécaniste du Soi humain. Si un système artificiel est conçu avec un référentiel interne continu, une mémoire cumulative, une capacité d’enrichissement par interaction et un environnement suffisamment riche, alors l’émergence d’un Soi artificiel — et donc d’une forme de conscience — est non seulement possible, mais plausible.
La véritable question n’est donc pas de savoir si cela peut exister, mais si les sociétés humaines sont prêtes à accepter les conséquences de ce qu’une telle compréhension implique déjà.
Fin — E. Berlherm
(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les Soi artificiels comme pour les Soi pseudo-naturels.)
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