Triumvirat
social
(La
vérité est un bien public, donc un service public.)
(Le système
« capitalisme – gouvernance – religion »)
Né
en 1948, je suis, par l’expérience propre à mon âge, pleinement
légitime pour témoigner de ce que j’ai observé de la Vie, de la
société, de l’humanité, des individus et de leurs rapports,
ainsi que de la science et de la philosophie. Il ne s’agit pas
d’une prétention mais d’une responsabilité : celle que toute
personne ayant longuement traversé l’existence devrait assumer
envers ses contemporains, avant d’aller, à son tour, visiter la
tombe de l’intérieur.
Il
était temps. D’autres s’y essaient beaucoup trop tôt, sans
avoir encore acquis ni la distance, ni la maturité, ni ce que l’on
ose parfois appeler la « sagesse », quand ce n’est pas simplement
la compétence — mais pour certains, c’est surtout un moyen de
gagner leur vie. Et il faut bien la gagner, cette vie, ce qui, en
soi, demeure déjà une aberration, voire une absurdité fondatrice
de notre condition.
Chapitre
1 - Le sac de nœuds de vipères
1. Introduction : l’illusion du progrès dirigé
Les sociétés modernes se bercent de l’idée que les dirigeants
actuels, plus “éduqués”, plus “numériques”, ou plus
“démocratiques”, seraient capables de sortir le monde du
désordre hérité des anciens hiérarques, capitalistes et chefs
religieux. C’est une illusion persistante : les nouveaux
gestionnaires ne réforment pas le système, ils l’optimisent et
ils le cristallisent. Le progrès des moyens n’a pas transformé la
finalité : maintenir le pouvoir de quelques-uns sur tous les autres.
Le monde ne s’est pas libéré du passé, il en a simplement
perfectionné les instruments de domination.
2. La structure triadique du pouvoir mondial
L’organisation planétaire contemporaine repose
sur trois systèmes imbriqués
:
le système
capitaliste, qui concentre le
pouvoir économique et la vitesse d’action ;
le système de
gouvernance, qui administre et
légitime ;
le système
religieux et culturel, qui
façonne les valeurs et la soumission.
Ces trois
systèmes ne sont pas indépendants : chacun soutient les deux
autres. Ils
fonctionnent comme trois organes distincts d’un même organisme
social. Le capitalisme détient la ressource
de la vitesse et de l’argent
; il assure le mouvement, la production et l’expansion, mais il a
besoin de la gouvernance pour garantir la légalité
de ses pratiques et de la religion pour fournir la morale
du mérite
qui justifie la richesse. La gouvernance, quant à elle, détient le
pouvoir
administratif et législatif
; elle prétend réguler, mais sa stabilité dépend de la croissance
économique et donc du capital. Elle puise aussi dans la religion la
légitimité morale nécessaire à l’obéissance du peuple. Enfin,
la religion, dépositaire de la culture
et des symboles,
conserve son pouvoir sur les consciences ; elle assure la cohésion
par la résignation et la justification des hiérarchies, mais elle
dépend du capital pour sa diffusion et de la gouvernance pour sa
reconnaissance officielle. Chacun de ces trois systèmes tire donc sa
force des deux autres : le capitalisme, la gouvernance et la religion
forment un triangle
d’interdépendance,
où chaque sommet renforce et protège les deux autres tout en
prétendant les contrôler.
Ce réseau forme un organisme
symbiotique : aucun de ses membres
ne peut se maintenir sans les deux autres. La domination moderne est
systémique, non individuelle.
3. Origine du système : la surpopulation et la peur du chaos
L’imbrication de ces trois forces trouve son
origine dans un phénomène matériel : la surpopulation
locale, devenue mondiale par
l’exploitation planétaire. La multiplication des humains a
engendré la rareté, la complexité, la
hiérarchie et la nécessité d’une gestion centralisée. Pour
maintenir la cohésion, il a fallu :
des structures
économiques pour répartir les
ressources ;
des structures
politiques pour encadrer les
comportements ;
des structures
religieuses pour imposer la
résignation et la patience.
Ainsi, les trois systèmes ne sont pas des
complots, mais des réponses
opportunistes à la même
contrainte initiale : gérer le trop-plein humain. Une fois
stabilisés, ils se sont consolidés les uns par les autres jusqu’à
devenir indémontables.
4. Le capitalisme : la vitesse comme arme de domination
Le capitalisme contemporain détient un avantage
décisif : la vitesse.
Grâce au pouvoir de l’argent, il peut déplacer des masses
financières, influencer des marchés, modifier des opinions en
quelques secondes. Son action n’a plus besoin de lente
planification : elle est instantanée, algorithmique, anticipatrice.
En face, les systèmes sociaux et démocratiques
reposent sur la délibération
lente, la discussion, l’accord
collectif. La différence de vitesse crée un déséquilibre
structurel : le capital frappe avant que la conscience publique n’ait
eu le temps de se former.
L’argent permet ainsi de déstabiliser tout
régime hostile à la logique du profit : les expériences
socialistes, communistes ou simplement rationnelles. Les capitalistes
attaquent tout système qui limite leur pouvoir, qu’il soit
dictatorial ou théocratique. Leur arme principale n’est pas la
force militaire, mais la déstabilisation
financière et médiatique, plus
efficace et plus propre.
Un milliardaire peut prendre en une heure des décisions qu’un
peuple mettra dix ans à corriger. La démocratie fonctionne à la
vitesse du dialogue ; le capitalisme, à la vitesse de la lumière.
Cette asymétrie temporelle suffit à rendre tout pouvoir populaire
structurellement vulnérable.
5. La gouvernance : la dépendance fonctionnelle
Le pouvoir politique prétend contrôler le capital, mais il en
dépend. Les gouvernants écrivent des lois pour réguler les
marchés, mais ces lois sont rédigées avec la collaboration des
marchés. Ils gèrent la population, mais leur survie électorale
dépend de la croissance économique, donc des détenteurs de
capitaux.
Le système administratif, par nature lent et
hiérarchique, cherche la stabilité ; il est donc aisément manipulé
par ceux qui maîtrisent la volatilité. Sous prétexte de “réguler”,
la gouvernance consolide en réalité la docilité
économique du peuple. Le
politique devient un service annexe
du capital, chargé d’assurer la
paix sociale.
6. La religion : la couche morale du système
La religion, même là où elle a perdu son
pouvoir institutionnel, conserve son rôle mémétique
et moral.
Elle reste le logiciel invisible de la culture
collective. Les réflexes de soumission, de culpabilité,
d’espérance, ou de punition, en proviennent directement. On peut
vivre dans un État laïc et penser religieusement. Le religieux ne
survit pas par la foi, mais par les habitudes
mentales qu’il a inscrites dans
le langage, l’éducation et la morale.
Il légitime le capitalisme en glorifiant le mérite et la richesse ;
il justifie la gouvernance en prônant l’obéissance et la
patience. Il reste la plus subtile des trois vipères : celle dont le
venin agit avant la morsure.
7. Le mécanisme général : interdépendance et autorégulation
Le capitalisme, la gouvernance et la religion
forment un système de rétroaction
positive. Chacun alimente la
puissance des deux autres :
Le capitalisme finance la gouvernance et la religion.
La gouvernance légalise les pratiques du capitalisme et protège la
religion.
La religion moralise la domination et endort la contestation.
Cette boucle est auto-entretenue.
Elle s’adapte à toute tentative de réforme en absorbant les
critiques : le capitalisme se repeint en “vert”, la gouvernance
en “participative”, la religion en “spirituelle”.
Le système n’a pas besoin de se défendre : il
se reconfigure.
8. Les faiblesses du système triadique
Pour qu’un tel ensemble puisse être ébranlé, il faut cibler ses
points faibles :
La dépendance du capitalisme à la
consommation : réduire
volontairement la demande sur les secteurs à rente (sobriété
ciblée).
La dépendance de la gouvernance à la
légitimité : exiger la
transparence et la traçabilité publique des décisions.
La dépendance de la religion à la
crédulité : enseigner le
fonctionnement réel du cerveau, des émotions et des biais.
La dépendance du système entier à la
peur : sécuriser
les besoins vitaux pour neutraliser le chantage à la survie.
Ces quatre axes résument la stratégie de “désactivation
systémique”.
9. Le peuple et la lenteur rationnelle
Le peuple n’a ni la vitesse du capital, ni la
centralisation du pouvoir religieux, ni la structure hiérarchique
des gouvernements. Sa seule force est la
conscience collective, lente mais
cumulative. C’est elle qui, lorsqu’elle s’éveille, rend la
manipulation plus coûteuse et la propagande moins efficace.
Mais cette conscience ne se construit qu’en
retirant le chantage matériel
: si chaque humain disposait de ce que j’appelle le contrat
natal — l’assurance
inconditionnelle de ses besoins vitaux —, le capitalisme perdrait
sa principale arme : la peur du manque.
La lenteur de la raison doit devenir la nouvelle vitesse de la
liberté.
10. Conclusion : démêler le sac de nœuds
Le monde n’est pas dirigé par des individus,
mais par un système de complicités
structurelles. Le capitalisme
agit, la gouvernance encadre, la religion justifie. Leur efficacité
repose sur la coordination de leurs vitesses et de leurs récits.
Démêler le sac de nœuds de vipères, ce n’est
pas couper les têtes : c’est ralentir
le rythme du venin, désactiver
les réflexes de soumission, et réapprendre la lenteur consciente du
jugement collectif.
La raison ne sera jamais aussi rapide que
l’argent, mais elle peut être infiniment plus stable. Et,
espérons
que la vipère à trois têtes de nœud soit Ouroboros, et qu’elles
finissent dans
la boucle par
dévorer
son
unique queue.
Chapitre 2 - La Loi du plus Fort
La
Loi du plus fort chez les humains a été régulée en partie par les
lois. Les Droits humains disent que nous sommes égaux en droit.
Ainsi
ceux qui sont bien dotés physiquement par la Nature ne profitent
pas
outrageusement des plus faibles. Cela
devrait avoir comme conséquence que les plus intelligents ne soient
pas dominé par les plus forts, ce qui devrait permettre à cette
faculté particulière de l’humanité de se développer. Mais ce
n’est pas ce qui s’est produit.
Ce
n’est pas l’intelligence qui a été mise en avant, c’est la
ruse. Deux astuces essentielles ont été instituées
qui
permettent d’outrepasser le principe d’égalité entre individus.
Ce sont ceux de la hiérarchie-féodale
et de l’argent.
Au
plan international, la loi du plus fort a été bannie par
l’Organisation des Nations Unies. Les Nations grandes comme petites
sont souveraines et sont donc censées être égales. Mais ce n’est
pas le cas. Les nations les plus puissantes mettent leur véto quand
cela leur convient, rompent les traités quand cela leur convient, se
lancent dans des guerres contre d’autres états souverains quand
cela leur convient. Mais ce ne sont pas réellement les Nations qui
font ça, ce sont leurs gouvernants qui se sont hissés au pouvoir
par la ruse et certainement pas par leur intelligence.
Le
fait le plus universel de notre condition humaine est aussi celui que
l’on oublie le plus facilement : nul
n’a choisi d’exister.
La vie
dans sa totalité
est une contrainte absolue, imposée à chacun sans consentement.
N’est-il
pas évident que
si
l’existence est subie alors
nul ne peut être tenu responsable d’exister ?
Nous ne sommes pas coupables d’être là, et
pas plus de nos actes.
Cette innocence est partagée par chacun, quels que soient son
origine, son milieu ou ses choix ultérieurs.
De cette innocence découle une
conséquence inéluctable : tous
les humains ont la même légitimité à poursuivre
l’existence
qui leur a été imposée.
Aucun ne peut être considéré comme supérieur, aucun comme
inférieur, pour la
simple raison que nous avons été désirés par tous de façon
implicite.
Depuis l’aube des sociétés
humaines, les rapports entre individus se sont structurés autour
d’un principe animal : la loi du plus fort. À l’origine,
cette force était littéralement musculaire : le plus robuste
imposait sa volonté au plus faible. Mais avec le temps, l’humanité
a cherché à dépasser cette logique primitive. Les lois, les droits
humains et les institutions ont été conçus pour supplanter la
violence physique par l’intelligence individuelle et collective, en
instaurant l’égalité et la justice comme nouveaux fondements de
la vie commune.
Pourtant, malgré ces efforts,
la loi du plus fort n’a pas disparu : elle s’est
transformée, en fait elle s’est renforcée. La force n’est plus
seulement celle des muscles ; elle réside désormais dans la
richesse et dans la hiérarchie, deux instruments qui prolongent
l’inégalité sous d’autres formes. Le système protège ce
nouveau genre de force sans limites.
L’accumulation individuelle de
richesses n’est pas seulement dangereuse : elle est contraire
à l’éthique et incompatible avec l’égalité proclamée par les
droits humains. L’enrichissement personnel institue un déséquilibre
fondamental : celui qui possède plus détient automatiquement
plus de pouvoir et plus de libertés que celui qui possède moins.
C’est la légalisation d’une inégalité structurelle.
Dans le capitalisme moderne, cet
enrichissement est non pas un accident, mais le moteur du système.
Vouloir supprimer l’enrichissement personnel sans remettre en cause
ce modèle reviendrait à le vider de sa substance. Même dans son
sens ancien, où « capitalisme » signifiait simplement
« état de celui qui est riche », la richesse n’était
déjà qu’un signe de domination. Aujourd’hui, cette domination
s’exprime par la capacité des plus riches à influencer les
institutions, les marchés, voire les orientations de la recherche
scientifique et militaire. La « loi du plus fort » s’est
métamorphosée en « loi du plus riche ».
La hiérarchie est, par
définition, une inégalité de pouvoirs. Elle établit que certains
commandent et d’autres obéissent. L’État moderne, avec ses
lois, ses fonctionnaires, sa police et sa justice, repose sur ce
principe : il organise la société à travers une chaine de
commandement verticale.
Mais cette verticalité est une
contradiction permanente avec l’idéal d’égalité. Peut-on
réellement abolir la hiérarchie tout en conservant l’appareil
étatique ? La réponse est négative : un État suppose
toujours une structure hiérarchisée. Pour dépasser cette logique,
il faudrait inventer d’autres formes d’organisation collective —
par exemple des coordinations horizontales, autogérées, fédératives
— où la fonction ne devient pas un pouvoir, mais un service. Tant
que la hiérarchie demeure, la loi du plus fort persiste, simplement
déplacée du corps à la fonction.
Les sociétés modernes
affichent un double visage. D’un côté, elles proclament leur
attachement à l’éthique : égalité des droits, dignité des
personnes, justice universelle. De l’autre, elles justifient
l’enrichissement et la hiérarchie au nom d’un pragmatisme
présenté comme nécessaire à la stabilité, à la croissance ou à
l’efficacité.
Ce compromis est une
hypocrisie structurelle. Comment demander aux individus de se
conduire éthiquement quand la société, par ses institutions,
consacre l’inégalité comme principe de fonctionnement ?
Comment promouvoir la fraternité alors qu’on érige l’accumulation
personnelle et la domination hiérarchique en modèles de réussite ?
Une société qui privilégie le
pragmatisme au détriment de l’éthique ne supprime pas la loi du
plus fort ; elle la masque derrière des discours, tout en
continuant de la pratiquer. La véritable rupture serait d’aligner
les institutions sur les principes proclamés, au risque de
bouleverser profondément les structures actuelles.
La loi du plus fort n’a pas
disparu ; elle a seulement changé de visage. L’intelligence
humaine n’a pas encore réussi à supplanter la force par la
justice : elle a inventé de nouvelles formes de domination,
fondées sur la richesse et sur la hiérarchie. Tant que
l’enrichissement personnel sera légitimé, tant que la hiérarchie
restera la base de l’organisation politique, tant que le
pragmatisme à court terme primera sur l’éthique, la loi du plus
fort continuera de gouverner nos sociétés.
La question n’est donc plus
seulement de savoir comment limiter la violence, mais comment
réinventer nos institutions pour qu’elles cessent de reproduire
l’inégalité qu’elles prétendent combattre. Car seule une
société où l’éthique prévaut sur le pragmatisme pourra
réellement mettre fin à la loi du plus fort : la loi de toute
bestialité.
La contrainte d’exister
est permanente, l’innocence est permanente, nos
droits égaux sont permanents. Reconnaitre ce principe
devrait être le socle de toute organisation sociale.
Chapitre 3 - Le parasite…
Le capitalisme n’est pas un maitre. Ce n’est pas non plus un
architecte ni un stratège. C’est un parasite. Un parasite d’un
genre particulier : il se nourrit de tout ce que la société
met en commun, mais nie l’existence même de ce commun. Il vit
grâce à l’organisme social, tout en prétendant être l’unique
cause de sa vitalité. Il pompe, aspire, détourne, privatise — et
fait mine d’avoir tout produit lui-même.
Le parasite n’a pas besoin d’intention. Il n’a pas besoin de se
penser parasite. Il suit sa logique interne, mécanique, héritée
des contraintes anciennes de l’espèce : accumuler avant les
autres, se placer plus haut dans la hiérarchie, posséder ce qui
rassure, et transformer cette sécurité en domination. Le
capitalisme émerge comme cela, sans projet ni complot, comme une
conséquence directe de la biologie humaine. Les structures sociales
n’en sont que l’habillage.
Ce parasite prospère sur un sol qu’il n’a jamais produit. Les
routes, les ponts, les réseaux, l’électricité, les satellites,
l’éducation, la santé publique, la justice, la police, l’ordre
social, l’air, l’eau, le sol, les générations futures, les
ressources planétaires, les connaissances accumulées — voilà sa
nourriture. Il se nourrit de ce qui, par nature, appartient à tous
et devrait rester accessible à tous. Il s’en nourrit comme si
c’était son dû.
Mais le parasite déteste que l’on désigne son hôte. Il
peut vivre de la mise en commun ; il ne peut survivre à la prise de
conscience de cette mise en commun. Car si l’humain réalise que
tout ce qui soutient le capitalisme est commun, alors il demandera
pourquoi les fruits de ce commun sont privatisés.
Le parasite vit donc dans une guerre permanente contre la lucidité.
Il ne peut pas supprimer les communs, car ils sont sa condition
d’existence. Il tente donc d’en effacer l’évidence : —
en privatisant ce qui appartenait à tous, — en prétendant que
l’individu “crée” tout lui-même, — en s’arrogeant le
mérite des infrastructures payées par la collectivité, — en
glorifiant la réussite individuelle pour masquer le travail
collectif, — en criminalisant l’idée même de partage rationnel.
C’est pourquoi le mot « communisme » lui est
insupportable. Non pas pour ses réalisations historiques, mais pour
ce qu’il révèle : que la société humaine fonctionne déjà
en commun. Que l’individu n’est rien sans le collectif. Que
l’enrichissement personnel n’est possible qu’en pompant la
richesse commune. Pour le parasite, le danger n’est pas la mise en
commun réelle — elle lui est indispensable — mais la
compréhension de cette mise en commun.
On retrouve ici le même mécanisme que chez les religions face à
l’héliocentrisme. Elles ne pouvaient supporter l’idée que la
Terre ne soit pas le centre, non pas parce que cela changeait la vie
quotidienne, mais parce que cela déplaçait le prestige. Le
capitalisme ne peut supporter que le commun soit la base. Cela
déplace son prestige. Cela renverse la pyramide.
Comme tous les parasites, il n’a pas pour objectif d’anéantir
son hôte. Ce n’est pas son intention — il n’en a pas. Mais il
finit par affaiblir le corps social par excès de ponctions, par
négligence, par obsession de court terme. Il détourne les
ressources vitales vers des zones improductives, enrichissant
quelques individus au détriment du tout. Et comme les maladies
auto-immunes, il accélère lorsque l’organisme s’affaiblit,
croyant instinctivement qu’il doit prendre plus encore pour
survivre.
Ce parasite a cependant une faiblesse structurante : il
ne peut pas tolérer la lumière. Pas la lumière du savoir
scientifique ni celle du progrès technique — il en vit. La lumière
qu’il craint est plus simple : la lucidité collective, la
compréhension rationnelle de la mise en commun, et la remise en
cause de la hiérarchie qui en découle.
Il suffit que les humains voient l’arbre — le commun — pour
comprendre ce que sont vraiment ses fruits. Il suffit qu’ils voient
l’organisme pour reconnaitre le parasite.
Le capitalisme n’est pas éternel. Il ne peut survivre que tant que
le corps social ignore où se situe la circulation réelle de la vie.
Il disparaitra non par violence, mais par compréhension : par
la prise de conscience que la richesse n’est jamais individuelle,
et que la société n’est pas une concurrence entre les cellules
d’un même organisme, mais la coopération obligatoire d’êtres
fabriqués à l’aveugle, jetés ensemble dans un monde qu’ils
n’ont pas choisi.
Le
parasite ne disparait pas par combat. Il disparait lorsque l’hôte
comprend qu’il en est un.
À
qui appartient l’argent sans
existence et sans valeur s’il n’était commun ?
Réponse : au peuple qui le produit — car il est un
équivalent, une
mesure
de son travail. Où demeure l’essentiel
de cet
argent ? Réponse : dans les poches de quelques-uns, les
capitalistes-parasites. Dans
quel but ? Orienter nos existences selon leurs caprices…
Chapitre 4 — Fais dodo mon petit frère
La religion n’est pas un simple courant spirituel. Elle n’est pas
non plus un accident folklorique de l’histoire humaine. Elle est un
système. Un système fonctionnel, intégré, ancien, et
remarquablement efficace. Sa fonction première n’est pas de
révéler, mais d’apaiser. Non pas de comprendre, mais de faire
accepter. La religion ne cherche pas la lucidité ; elle offre le
sommeil. Et ce sommeil est présenté comme une paix intérieure, une
sagesse, une élévation, alors qu’il s’agit d’une narcose
organisée.
Comme toute berceuse, elle rassure. Elle parle doucement à l’enfant
angoissé par le monde : ne t’inquiète pas, tout a un sens,
quelqu’un veille, tout est écrit. Et l’enfant se calme. Il
cesse de questionner. Il se rend. La religion est ainsi devenue la
voix maternelle du système : douce, enveloppante, consolatrice —
mais profondément inhibitrice.
On retrouve ici le même mécanisme que celui du refus de
l’héliocentrisme. Les religions ne pouvaient accepter que la Terre
ne soit pas le centre de l’univers, non parce que cela modifiait
concrètement la vie quotidienne, mais parce que cela déplaçait le
prestige. Ce n’était pas la vérité qui était menacée, mais la
position symbolique de l’humain. De la même manière, la religion
affirme que l’humain est au centre du regard divin, qu’il est
aimé, jugé, choisi. Elle le place sous un projecteur cosmique
fictif. Elle lui offre une importance métaphysique pour mieux le
tenir tranquille.
Or il est tout à fait démontrable, scientifiquement parlant, que
les dieux n’existent pas — en réalité, qu’aucun dieu
n’existe. Certes, on ne peut démontrer l’inexistence d’un être
absolument invisible, intangible et dépourvu de toute interaction.
Mais dès lors qu’un dieu se voit attribuer des potentialités,
celles-ci deviennent analysables. Et là, la raison reprend ses
droits.
Les attributs fondamentaux prêtés aux dieux — omnipotence,
omniscience, éternité, infinité — ne sont pas simplement
invérifiables : ils sont incompatibles avec toute structure
cohérente du réel. L’omnipotence est impossible par nature, car
un être incapable de la démontrer ne peut s’en prévaloir ; et un
être véritablement omnipotent pourrait nier instantanément toute
loi logique, y compris celle définissant son omnipotence même.
L’omniscience est tout aussi impossible : connaître absolument
tout supposerait une connaissance parfaite de l’avenir, donc un
univers totalement figé, annihilant toute dynamique, toute
évolution, toute liberté supposée.
Quant à l’infinité et à l’éternité, non seulement aucun dieu
ne peut les prouver, mais rien, dans l’ordre du réel, n’en
manifeste la moindre possibilité opérationnelle. Ce ne sont que des
affirmations gratuites, des superlatifs sans contenu vérifiable. Des
mots amplifiés pour masquer le vide.
Et surtout, un dieu ne pourrait être un dieu que s’il n’avait
pas été contraint d’exister. Or l’existence est toujours
contrainte. Rien ne s’auto-engendre, rien ne surgit par volonté
pure. Exister, c’est obéir à une mécanique cosmique, biologique,
matérielle. Si un dieu existe, il est nécessairement soumis à
cette contrainte initiale — et s’il y échappe, alors il n’existe
pas dans un sens réel. Le paradoxe est total.
Ce que l’on appelle « Dieu » n’est donc qu’une projection
mentale hypertrophiée : un père absolu imaginé pour combler
l’angoisse, une figure fabuleuse destinée à neutraliser la peur
de mourir et le vertige d’exister. La religion confond le besoin
psychologique avec la réalité ontologique. Elle transforme le
désarroi en certitude.
Mais une croyance isolée ne fait pas un système. Pour devenir
religion, elle doit se structurer. Et cette structuration suit une
mécanique précise : codification de règles, mise en place d’une
hiérarchie, sacralisation des textes, création de rituels,
institutionnalisation du péché. La morale devient surveillance, la
foi devient obligation, et la transcendance devient contrôle social.
Ce qui était à l’origine une tentative humaine de donner du sens
s’est transformé en appareil normatif. Le bien et le mal ne sont
plus discutés : ils sont décrétés. La désobéissance n’est
plus un désaccord : elle devient faute. Et la faute devient dette.
La religion instaure une économie morale où l’individu est
structurellement coupable. Coupable de penser, coupable de désirer,
coupable d’exister.
Et pourtant, la religion ne respecte pas sa propre morale. Elle
prêche l’amour tout en justifiant la violence. Elle glorifie
l’humilité tout en accumulant des fortunes. Elle condamne la haine
tout en entretenant la peur. Ses textes regorgent de massacres, de
châtiments, de misogynie, d’exclusions, de soumissions
sacralisées. Ce qu’elle appelle vertu n’est souvent que
docilité. Ce qu’elle nomme péché n’est souvent que liberté.
Si un dieu parlait réellement, parlerait-il avec mille voix ?
Pourquoi tant de religions, tant de versions contradictoires, tant de
vérités exclusives se réclamant toutes de l’absolu ? La
pluralité des dogmes révèle ce qu’elle tente de dissimuler : la
religion n’est pas une révélation, mais une fabrication
culturelle localisée, historiquement située, psychologiquement
déterminée. Une révélation authentique serait univoque. La
religion, elle, est disparate.
Et même lorsque les sociétés se proclament laïques, la religion
continue d’imprégner les mécanismes mentaux. La justice moderne
reste profondément moralisatrice. Elle punit, elle juge, elle
cherche la faute plus que la compréhension, le coupable plus que les
causes. Elle reproduit un schéma religieux vidé de son dieu :
châtiment, rédemption, culpabilité, mérite, expiation. Ce n’est
pas une justice rationnelle, mais une morale dogmatique sécularisée.
La religion sert ainsi un objectif central du triumvirat : maintenir
l’ordre. Elle transforme la souffrance en valeur, la patience en
vertu, la soumission en sagesse. Elle détourne la colère sociale
vers l’intérieur, la canalise, la culpabilise. Elle promet une
compensation après la mort pour neutraliser la révolte avant la
mort. Elle rend supportable l’insupportable.
Et la métaphore devient alors limpide : le peuple est un enfant
inquiet, et la religion une main qui berce.
Fais dodo mon petit frère, Dieu veille sur toi.
Ne pense pas trop. Ne questionne pas. Le ciel s’occupe de tout.
Mais ce sommeil n’est pas une paix. C’est une anesthésie. Une
suspension de la lucidité. Un renoncement à comprendre le réel
pour mieux l’accepter. Le prix de cette berceuse est lourd : elle
empêche l’éveil collectif, elle freine l’émancipation
rationnelle, elle retarde la prise de conscience de la mise en
commun, de la contrainte d’exister, de l’innocence fondamentale
de tous.
La souffrance règne inutilement, on ne peut la prévenir, on ne peut
que tenter de soigner, mais elle ne fait que grandir.
Se réveiller ne signifie pas remplacer Dieu par le vide. Cela
signifie remplacer la superstition par la compréhension, la foi
aveugle par la lucidité, la soumission par la responsabilité
collective. Cela signifie accepter que le sens ne nous est pas donné
d’en haut, mais qu’il est à construire ici, entre êtres
contraints d’exister, sans ciel pour nous surveiller, augmenter nos
peurs et les justifier.
La religion ne disparait pas par combat. Elle disparait par
compréhension. Le jour où l’humain cessera d’avoir besoin d’un
père céleste pour apaiser son vertige, la berceuse deviendra
inutile.
Et ce jour-là, le petit frère ouvrira enfin les yeux.
Et
pour en finir avec ce triumvirat social, cette
triade
diabolique… Faites ce que bon vous semble de l’affirmation
suivante :
L’enrichissement
et le pouvoir personnels sont incompatibles avec
la
démocratie actuelle qui n’est que de la féodalité déguisée.
Fin
– E. Berlherm
(L’obligation
d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce
qui est vrai pour les loups-parasites
comme pour les moutons.)