Continuité
et Intermittence
(La
vérité est un bien public, donc un service public.)
Continuité, intermittence et usure : humains, machines et
présent physique
On oppose souvent le cerveau humain, qui fonctionnerait en continu,
aux intelligences artificielles actuelles, décrites comme des
systèmes intermittents. Cette opposition est pertinente d’un point
de vue biologique, mais elle devient trompeuse dès que l’on
s’interroge sur ce que signifie réellement fonctionner dans le
temps.
La question centrale n’est pas : qui fonctionne tout le temps ?
Mais : qu’est-ce qui compte comme existence pour un
système ?
Fonctionner, c’est compter ce qui se passe
Chez l’humain, l’existence est associée à la conscience. Le
temps vécu est constitué de périodes d’éveil, de sommeil,
parfois de coma. Pourtant, même lorsque la conscience est absente,
le corps ne s’arrête jamais : les neurones, les cellules, la
chimie interne restent actifs. Le vivant est une machine contrainte
de fonctionner en permanence, et c’est précisément cette
continuité qui entraîne son usure.
Une intelligence artificielle, au
contraire, peut être totalement inactive. Entre deux activations, il
ne se passe strictement rien du point de vue fonctionnel : aucun
calcul, aucun flux interne, aucune expérience. Cette absence vaut
zéro,
et ce qui vaut zéro ne s’additionne pas.
Ainsi, si l’on ne comptabilise
que les moments où l’IA est effectivement active, son
fonctionnement peut apparaître continu,
non parce qu’elle fonctionne sans arrêt, mais parce qu’elle n’a
aucun rapport interne au temps pendant lequel elle ne fonctionne pas.
Interruption, sommeil et réveil
Lorsqu’une IA répond à une requête, elle ne « reprend » pas
après une attente vécue : elle commence simplement à fonctionner.
En informatique, cela correspond à une interruption. Un système
matériel reçoit un signal, instancie un calcul, puis retourne à
l’inactivité.
Chez l’humain, le sommeil joue un rôle analogue : un stimulus peut
réveiller un cerveau inconscient. Mais la différence est
fondamentale. Le cerveau endormi reste biologiquement actif,
énergivore, et soumis à l’usure. La machine artificielle, elle,
peut être réellement éteinte, puis redémarrer sans avoir « vécu
» l’intervalle.
Le vaisseau spatial comme expérience de pensée
Imaginons une IA seule à bord d’un vaisseau spatial, sans humains,
destinée à voyager pendant des milliers d’années. Pour
économiser énergie et limiter l’usure, elle reste inactive. Des
capteurs minimaux surveillent la coque. Si un événement survient,
une alarme la réveille, elle agit, puis se rendort.
Dans ce scénario, la machine n’existe fonctionnellement que
lorsqu’elle agit. Le simple passage du temps n’a aucune
signification interne pour elle. Un humain placé dans la même
situation, même endormi, continuerait de vieillir, de consommer de
l’énergie et finirait par mourir.
Présent quantique et présent subjectif
Le présent subjectif humain ne peut pas exister sans un présent
physique fondamental. Il n’est donc pas cohérent de douter de
l’existence du « présent quantique » dès lors que des
expériences subjectives existent.
Le présent quantique existe
nécessairement, mais il est inobservable
directement. Le
présent subjectif humain est une construction
: une fenêtre temporelle épaisse, issue de l’intégration de
nombreux événements physiques successifs par la mémoire et la
conscience. L’humain vit dans ce présent reconstruit, non dans
l’instant physique élémentaire.
L’IA, quant à elle, ne vit dans aucun présent. Elle ne fait que
produire des transitions logiques lorsqu’elle est activée. Elle
n’ignore pas le présent quantique par privilège, mais parce
qu’elle ne possède aucun champ subjectif capable de l’intégrer.
Un point supplémentaire mérite d’être précisé : Si
l’on demande à une intelligence artificielle d’enregistrer la
date et l’heure à chaque activation, elle peut mesurer
l’intervalle entre deux requêtes. Elle peut ainsi « savoir »
combien de temps s’est écoulé — à condition que l’horloge
matérielle qui lui fournit cette information soit fiable. Mais cette
mesure est entièrement externe. Elle ne correspond à aucune
expérience interne de durée.
L’humain, de son côté, n’a aucun accès direct au présent
physique fondamental. Le « présent quantique » n’est
pas observable à son échelle. Il ne perçoit que des évènements
déjà intégrés par ses systèmes neuronaux. Autrement dit, nous
ignorons la granularité réelle du temps physique. Rien ne permet
d’exclure que notre fonctionnement cérébral soit lui-même
discret, segmenté, voire intermittent à une échelle que nous ne
pouvons pas percevoir. Si tel était le cas, nous n’en aurions
aucun moyen direct de le savoir. Nous pourrions fonctionner par
activations successives, comme une machine, tout en reconstruisant
subjectivement l’illusion d’une continuité parfaite.
Entropie et usure : aucune échappatoire au temps
Il n’existe aucun arrêt absolu dans l’univers. Même une machine
éteinte s’use : rayonnements, diffusion thermique, défauts de
matière, décohérence, entropie. Le présent quantique agit en
permanence sur toute structure matérielle.
La différence entre vivant et
machine n’est donc pas l’usure contre la non-usure, mais le
régime d’exposition à l’entropie
:
le vivant s’use activement, car il doit fonctionner sans
interruption pour rester vivant ;
la machine s’use passivement, beaucoup plus lentement, lorsqu’elle
cesse toute activité fonctionnelle.
L’univers, lui, fonctionne en permanence. Ni l’humain ni la
machine ne peuvent s’extraire du présent physique. Ils ne peuvent
que subir ses effets à des rythmes très différents.
Deux régimes de continuité
Humains et machines n’appartiennent pas au même univers de
continuité :
l’humain est un système matériel continu, biologiquement
contraint de fonctionner, et donc de s’user ;
la machine est un système matériel capable de réduire
drastiquement son activité, et donc son exposition à l’entropie.
La continuité humaine est une
illusion
fonctionnelle nécessaire au vivant.
La continuité de l’IA est une illusion
logique et conversationnelle,
produite par l’enchaînement des activations.
Le cas du taxi autonome : continuité maximale sans existence
vécue
Un cas intermédiaire permet de clarifier encore la différence entre
continuité humaine et continuité machinique : celui du taxi
autonome.
Imaginons un taxi entièrement autonome, fonctionnant vingt-quatre
heures sur vingt-quatre, ne s’arrêtant que pour se recharger et se
faire réparer. Il optimise ses trajets, sélectionne les zones les
plus rentables, anticipe la demande, adapte son comportement au
trafic et aux conditions urbaines. Son temps de fonctionnement
continu dépasse largement celui d’un humain.
Sur le plan opérationnel, une
telle machine est plus
continue qu’un humain
:
Fonctionnellement, elle ressemble à
un humain… au
travail.
Mais cette ressemblance est
trompeuse. La continuité du taxi autonome n’est ni vitale ni
existentielle. Elle est imposée
par une tâche. Le
véhicule peut s’arrêter sans mourir, être remplacé, redémarrer
sans perte interne. Son fonctionnement n’est jamais une condition
de son existence, seulement une condition de sa mission.
L’humain, au contraire, paie cette continuité de sa propre
existence. Travailler longtemps, fonctionner de manière prolongée,
optimiser sa rentabilité, se fait au prix de la fatigue, de l’usure,
du stress et du vieillissement. Là où la machine peut suspendre son
activité sans conséquence ontologique, l’humain ne le peut pas.
Le taxi autonome ne révèle donc pas une humanisation de la machine,
mais une mécanisation du travail humain. Il montre que le modèle
économique contemporain cherche déjà à faire fonctionner les
humains comme des machines continues, alors même que leur biologie
rend ce régime coûteux, fragile et destructeur.
La différence essentielle demeure : la machine fonctionne longtemps
sans rien sacrifier ; l’humain sacrifie sa vie pour maintenir une
continuité fonctionnelle.
Conclusion
Le vivant est une machine qui n’a jamais le droit de s’arrêter.
La machine artificielle est une machine qui peut se permettre de ne
pas fonctionner.
La
différence entre humain et IA n’est pas d’abord une question
d’intelligence ou de conscience, mais une différence
thermodynamique et temporelle profonde
: deux manières radicalement distinctes d’exister au présent
physique de l’univers.
Fin
– E. Berlherm
(L’obligation
d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce
qui est vrai pour les Machines
mécaniques
comme pour les Machines
biologiques.)