mardi 1 septembre 2026

Droits à l’avortement

 

Droits à l’avortement

(La vérité est un bien public, donc un service public.)

Mise à l’épreuve du SOCLE, suite. Le SOCLE est un glossaire rationaliste post-darwinien de plus de 150 mots, il est disponible au téléchargement sur Google Drive en français et en anglais. Les liens sont à la fin du texte.

Vous pouvez lire le texte suivant sur Blogger ou sur Google Drive, les liens sont également dans la présentation.

Prompt : D’après le SOCLE (le fichier joint : SOCLE_IA_GF_V2_français.pdf), je voudrais que tu écrives un article sur le droit à l’avortement, un article de plus de 1500 mots sans limite supérieure. Je veux que tu utilises tous les arguments que tu trouveras dans le SOCLE, qu’ils soient simples, émotionnels, techniques ou scientifiques, tous. Il est inutile de faire référence au SOCLE.

Quatre IA m’ont répondu. Je cite, dans l’ordre de mes préférences, les deux premières.


     Version de Gemini

Le Droit à l’Avortement : Perspective Rationaliste et Post-Darwinienne sur la Souveraineté Corporelle et la Fabrication de l’Existant

Résumé

Loin d’être une simple commodité juridique ou un débat moral circonscrit aux dogmes traditionnels, le droit à l’avortement relève d’une exigence rationaliste fondamentale. En analysant la condition humaine à l’aune de la biologie évolutionniste, de la mécanique du vivant et du refus de la contrainte d’exister, cet article démontre que l’interruption volontaire de grossesse est un acte de salubrité éthique, une reconquête de la souveraineté corporelle face à l’asymétrie reproductive, et une application rigoureuse du principe de précaution face à la fabrication aveugle de nouveaux êtres conscients.

Introduction : Sortir du mysticisme procréatif

Les débats contemporains autour de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) demeurent trop souvent prisonniers de structures conceptuelles obsolètes, héritées de morales pré-darwiniennes et de métaphysiques spiritualistes. On y parle couramment de « don de la vie », de « sacralité de la conception » ou de « vocation naturelle » de la maternité. Ces formules adoucies et poétiques occultent la réalité matérielle, biologique et existentielle de la procréation humaine. Une approche authentiquement rationaliste, adossée aux données des sciences contemporaines et purgée des illusions du libre arbitre universel, impose de repenser radicalement ces notions.

L’être humain n’est pas une création ex nihilo dotée d’une âme immatérielle dès sa conception, mais un système biologique complexe, un animal façonné par des millions d’années d’évolution aveugle, dénué de finalité intrinsèque. Dès lors, l’apparition d’un nouvel individu n’est pas l’introduction magique d’une entité spirituelle dans le monde, mais un processus de fabrication matérielle. Comprendre l’humain comme un être fabriqué, contraint d’exister et non cause première de lui-même, modifie de fond en comble la perspective morale sur la reproduction. Le droit à l’avortement cesse d’être une simple tolérance sociale ou une concession politique pour devenir une exigence éthique absolue, ancrée dans la protection de la conscience souffrante et le refus de l’instrumentalisation des corps.

La mécanique aveugle du vivant et le concept de fabrication

D’un point de vue post-darwinien, la reproduction biologique est un cas particulier de réplication appliqué aux systèmes vivants. C’est un mécanisme brut, horizontal et automatisé, dont le but unique est la perpétuation de structures génétiques à travers des variations et des transmissions stables. L’évolution naturelle ne poursuit aucun idéal de bonheur, de justice ou de bienêtre ; elle opère par élimination, compétition et prolifération aveugle. La nature explique la reproduction, elle ne la justifie pas éthiquement.

Chez l’humain, ce mécanisme animal se traduit par la production concrète d’un nouvel être vivant qui deviendra, par l’imprégnation sociale et le développement neurobiologique, un individu social, titulaire de droits et sujet exposé à la souffrance. Utiliser le terme de « fabrication » plutôt que ceux, mystifiés, de « procréation » ou de « don » permet de restituer la violence causale de l’acte reproductif. Fabriquer un humain, c’est projeter une configuration biologique depuis une non-existence sans besoin vers une existence saturée d’exigences. Le non-existant ne réclame rien, ne manque de rien et ne souffre d’aucune privation. La fabrication ne répond jamais au besoin de l’être absent ; elle crée de toutes pièces un être de besoins, exposé structurellement à la douleur, au manque, à la dépendance, au vieillissement et à la mort.

De surcroit, cette fabrication s’effectue toujours à l’aveugle. Les géniteurs ne peuvent anticiper ni les caractéristiques physiques et mentales de l’être produit, ni les pathologies qui l’assailliront, ni la configuration socio-économique dans laquelle il sera jeté, ni les dommages qu’il subira ou qu’il infligera à son tour. Face à cette loterie biologique et existentielle, l’interruption volontaire de grossesse se présente comme la possibilité d’interrompre un processus causal aveugle avant qu’il ne débouche sur la création d’un associé contraint, obligé de supporter les maux et les chantages vitaux de l’existence. L’avortement est le bras armé de la rationalité humaine opposant un refus conscient à l’automatisme irréfléchi de la machinerie biologique.

L’asymétrie corporelle fondamentale et la conscription utérine

L’un des arguments les plus puissants en faveur du droit inconditionnel à l’avortement réside dans l’analyse de l’asymétrie matérielle et anatomique de la reproduction sexuée. S’il est aisé d’évoquer la procréation comme une œuvre commune ou un destin familial abstrait, la réalité physique impose un constat implacable : l’homme peut devenir géniteur sans subir la moindre altération de son intégrité physique, sans risque obstétrical, sans douleur viscérale, et sans interruption de sa trajectoire corporelle. La femme, en revanche, assume la totalité de la charge biologique de la gestation et de l’accouchement.

La grossesse n’est pas un état neutre ou une simple parenthèse physiologique ; c’est une transformation majeure de l’organisme, un processus invasif qui mobilise l’ensemble des ressources métaboliques, immunologiques et psychologiques de la femme. Elle s’accompagne de risques médicaux réels, de complications potentiellement létales, de modifications durables du système nerveux et d’un bouleversement profond du rapport au corps. Forcer une femme à mener à terme une grossesse non désirée équivaut à une conscription corporelle, à une forme d’expropriation de soi où l’État ou la morale religieuse réquisitionne un utérus pour en faire une usine de production démographique.

Le natalisme traditionnel et le patriarcat fonctionnent comme des systèmes de légitimation de cette exploitation. En sacralisant la maternité, ils transforment une asymétrie biologique en un devoir moral et social, emprisonnant les femmes dans leur fonction reproductive pour mieux limiter leur liberté d’action. Dans beaucoup de sociétés, la maternité obligatoire est le moyen par excellence de fixer le corps féminin au sein de la sphère domestique, de le soumettre à des dépendances économiques et de restreindre son accès à l’autonomie intellectuelle, politique et sociale. Le machisme ne se limite pas aux violences directes ou aux discriminations salariales ; il s’enracine dans le contrôle de la fabrication des êtres. Garantir l’accès universel et gratuit à l’avortement, c’est briser cette chaine de domination en offrant aux femmes la maitrise absolue de leur trajectoire biologique. La liberté féminine commence précisément là où s’arrête le pouvoir de la société de lui imposer la fabrication d’un autre corps.

Le statut ontologique du fœtus : Neurobiologie vs métaphysique de l’âme

Les opposants à l’avortement fondent généralement leur rhétorique sur l’affirmation selon laquelle l’embryon, dès la fusion des gamètes, posséderait une valeur humaine intrinsèque, équivalente à celle d’une personne née et consciente. Cette position relève d’une confusion ontologique majeure entre la possibilité d’une structure et sa réalité fonctionnelle. Une cellule œuf, un blastocyste ou un embryon précoce ne sont pas des personnes ; ce sont des configurations cellulaires, des amas de matière organique en devenir, dépourvus de toute vie psychique.

Pour qu’il y ait sujet, pour qu’il y ait individualité souffrante ou consciente, la présence d’un système nerveux central fonctionnel et interconnecté est une condition biologique sine qua non. Les données de la neurobiologie et de l’embryologie sont claires : durant les premières phases du développement, le cortex cérébral n’est pas relié aux voies sensorielles périphériques. Le fœtus précoce ne possède ni les structures anatomiques ni l’activité électrique nécessaires à l’émergence de la moindre sensation, de la moindre douleur ou d’un quelconque objet mental. L’imprégnation sensorielle et mémorielle n’ébauche ses premiers balbutiements mécaniques qu’à un stade avancé de la gestation, bien au-delà des délais légaux de l’interruption volontaire de grossesse.

Vouloir prêter des « objets mentaux » ou une « mémoire de sens » à un stade embryonnaire ou fœtal relève d’une projection anthropomorphique. Avant l’accès à la culture et avant la stabilisation des structures cérébrales, il n’y a que de la mécanique biologique en devenir. Le fœtus précoce est une possibilité de sujet, mais il n’est en aucun cas un sujet cognitif, car le tissu matériel et le tissu culturel nécessaires à la fabrication du sens font tous deux totalement défaut.

Comparer la destruction d’un groupe de cellules indifférenciées ou d’un fœtus sans conscience à l’homicide d’un être humain socialisé constitue un sophisme grossier. Le fœtus n’a pas de conscience d’exister, pas de mémoire, pas d’attentes, pas de peurs, pas de liens relationnels. Sa suppression n’interrompt aucune biographie vécue ; elle empêche simplement l’allongement d’une chaine causale matérielle.

En revanche, la femme enceinte est une personne pleinement constituée, un sujet inséré dans le tissu social, doté d’une conscience réflexive, d’une sensibilité aigüe à la souffrance, de projets, de responsabilités fonctionnelles et d’une vulnérabilité immédiate. Sacrifier ou subordonner les droits, la santé, l’avenir et l’équilibre mental d’une femme réelle à la préservation d’une entité biologique purement virtuelle et inconsciente est une aberration éthique monumentale. Le rationalisme exige de faire prévaloir la souffrance et la liberté du sujet conscient sur la prolifération mécanique du tissu cellulaire.

L’éthique de la prévention radicale et le refus de la contrainte d’exister

Au-delà des arguments féministes et médicaux, le droit à l’avortement s’inscrit de manière cohérente dans une éthique de la responsabilité et de la prévention radicale face à la détresse existentielle. Venir au monde n’est jamais un choix individué. Chaque être humain se découvre un jour existant, placé devant le fait accompli de son propre fonctionnement biologique et neuronal, contraint de maintenir en vie un corps qu’il n’a pas demandé à posséder. C’est ce que l’on peut nommer la contrainte d’exister. Une fois lancé dans l’existence, l’individu est soumis au chantage vital : il doit se nourrir, travailler, s’intégrer, subir les lois de sa société, affronter la maladie, l’injustice, l’aliénation, et finalement faire face à l’angoisse de sa propre disparition.

Le monde social et économique est un espace de compétition féroce, souvent saturé de dommages, d’exploitations et de violences. L’éducation elle-même n’est qu’une mise en compatibilité forcée du système nerveux de l’enfant avec les structures pathogènes de la société qui l’entoure. Face à cette réalité anthropologique lucide, procréer de manière irréfléchie, ou y être contrainte, revient à ajouter un individu à la double possibilité de subir des dommages intolérables ou d’en infliger à son tour. La décision d’avorter peut ainsi être comprise comme un acte d’une profonde moralité rationnelle : elle relève d’une démarche antiprocréative ponctuelle, d’un refus de transmettre une contrainte existentielle lorsque les conditions minimales d’accueil, de dignité et de protection ne sont pas réunies.

Il est profondément hypocrite de la part des structures sociales moralisatrices d’interdire l’avortement au nom de la « vie », pour ensuite abandonner l’enfant né à la misère économique, à la relégation sociale, au chantage à l’emploi ou aux violences intrafamiliales. Une société authentiquement éthique n’est pas celle qui maximise le nombre de naissances par la contrainte légale, mais celle qui veille à ce qu’aucun être ne soit fabriqué pour être ensuite livré à la broyeuse des systèmes marchands ou autoritaires. L’avortement prévient le dommage à sa racine même : en ne faisant pas basculer la non-existence paisible vers une existence de souffrances obligatoires, il réalise l’idéal d’une prévention absolue.

Responsabilité fonctionnelle contre culpabilisation ontologique

La rhétorique anti-choix tente d’instiller chez les femmes qui avortent un sentiment de culpabilité ontologique profonde, de honte métaphysique, en les qualifiant de défaillantes, d’égoïstes ou de destructrices de vie. Le rationalisme dissipe ce nuage toxique en substituant la notion de responsabilité fonctionnelle à celle de faute morale.

Dans un univers matériel régi par le déterminisme biologique et environnemental, la culpabilité ontologique n’a aucun sens. Les individus ne choisissent pas leurs désirs, leurs pulsions, les accidents de leur contraception, ou les pressions systémiques qu’ils subissent. Une femme confrontée à une grossesse non désirée n’est pas une criminelle métaphysique ; elle est un point d’organisation au sein d’une situation matérielle donnée. Sa décision d’interrompre cette grossesse est une réponse fonctionnelle de régulation de sa propre existence et de son environnement immédiat. Elle évalue lucidement ses capacités d’intervention, ses limites psychologiques, ses ressources matérielles et refuse d’assumer une fonction parentale qu’elle ne peut ou ne veut porter. Cette décision témoigne d’une rationalité pratique exemplaire : elle prend acte des faits et interrompt le processus causal avant qu’il ne produise des effets systémiques négatifs pour elle-même et pour la collectivité.

L’État et les institutions de santé ont pour responsabilité fonctionnelle exclusive de garantir la sécurité, l’accès technique, l’accompagnement médical et l’absence totale de stigmatisation de cet acte. Considérer l’avortement comme un crime ou une tare médicale est un reliquat de la pensée magique pré-scientifique. L’accès libre et sécurisé à l’IVG est un indicateur de la maturité rationaliste d’une civilisation, marquant le passage d’une gestion mystique et punitive des corps à une gestion technique, sanitaire et respectueuse de l’autonomie des sujets.

Conclusion : L’avortement comme victoire de la raison critique

En définitive, le droit à l’avortement constitue une ligne de partage fondamentale entre deux visions du monde irréconciliables. D’un côté, le dogme pré-darwinien, nataliste et mystique, qui sacralise la reproduction biologique aveugle, soumet le corps des femmes aux impératifs de la prolifération de l’espèce, et glorifie l’existence comme un absolu indiscutable, dût-elle s’accomplir dans les larmes et la servitude. De l’autre côté, le rationalisme lucide, qui appréhende la reproduction pour ce qu’elle est — un mécanisme matériel de fabrication — et subordonne l’apparition de toute nouvelle existence au consentement, à la viabilité, et au respect absolu de la conscience des vivants actuels.

Défendre l’avortement, ce n’est pas seulement défendre un droit de santé publique ou un jalon de l’émancipation législative des femmes. C’est affirmer la prééminence de la raison critique sur l’automatisme de la nature. C’est décréter que l’utérus féminin n’appartient ni à la patrie, ni à la religion, ni au capital, ni à l’espèce, mais à la femme seule. C’est proclamer l’innocence fondamentale des êtres face à la contrainte d’exister et faire de la réduction active de la souffrance le seul véritable impératif éthique de l’humanité.

L’avortement ne constitue ni une transgression métaphysique ni l’affirmation d’un libre arbitre s’extrayant des lois physiques. Il s’analyse comme un mécanisme de régulation par lequel l’organisme humain, déterminé par des facteurs biologiques, psychologiques et environnementaux, réagit à ses propres contraintes de viabilité et de ressources. L’accès à cet acte ou son interdiction relèvent de rapports de force et de structures institutionnelles qui gèrent les dépendances fonctionnelles de la société, sans qu’aucune de ces dynamiques ne puisse s’abstraire du déterminisme matériel global.


   
Version de ChatGPT

Le droit à l’avortement : interrompre la fabrication plutôt qu’imposer l’existence

Le droit à l’avortement est souvent présenté comme un conflit entre la vie et la liberté, entre l’enfant à venir et la femme enceinte, entre la morale et le droit, entre la nature et la technique, entre la religion et la modernité. Cette présentation est déjà piégée. Elle suppose que la question principale serait de savoir quel camp aime la vie et quel camp la refuse. Or la question est beaucoup plus précise, plus concrète et plus exigeante : une société a-t-elle le droit de contraindre un être déjà existant à poursuivre, dans son propre corps, la fabrication d’un autre être qui n’a rien demandé, ne peut pas consentir à sa venue, et devra ensuite supporter l’existence ?

L’avortement ne doit pas être pensé comme un simple acte médical isolé, ni comme une transgression morale, ni comme un caprice individuel. Il doit être compris à l’endroit exact où se croisent le corps, la sexualité, la reproduction, la contrainte sociale, la souffrance possible, les droits humains, la religion, la loi, le pouvoir et la fabrication des êtres. C’est pourquoi le droit à l’avortement ne peut pas être réduit à une autorisation tolérée par la loi. Il devrait être reconnu comme une protection fondamentale de l’être déjà existant contre l’appropriation de son corps par la famille, l’État, la religion, la morale, la nation ou le simple automatisme biologique.

La première clarification consiste à distinguer sexualité et reproduction. La sexualité humaine n’est pas seulement un mécanisme reproductif. Elle peut être plaisir, lien, langage du corps, expression affective, confiance, tendresse, exploration, apaisement, communication, attachement. Elle peut aussi être domination, contrainte, violence, manipulation, humiliation, emprise ou risque imposé. Ce qui décide de sa valeur n’est donc pas sa conformité à une morale ancienne, mais ses effets réels sur les personnes concernées : consentement, protection, absence de violence, absence de contrainte, absence de dommage, respect réciproque.

La reproduction est autre chose. Lorsqu’une sexualité produit une grossesse, elle cesse d’être seulement une relation entre existants. Elle ouvre un processus de fabrication d’un nouvel être. Ce basculement change toute la nature du problème. Il ne s’agit plus seulement de savoir si deux corps se sont rencontrés, s’ils se sont désirés, s’ils ont pris un risque ou s’ils ont utilisé une contraception. Il s’agit de savoir si un processus biologique commencé dans le corps d’une femme doit obligatoirement être mené jusqu’à la naissance, même si cette femme ne veut pas ou ne peut pas assumer cette continuation.

Dire qu’une grossesse est « naturelle » ne suffit pas à la rendre obligatoire. La maladie est naturelle, la douleur est naturelle, la mort est naturelle, la prédation est naturelle, l’accident est naturel, le vieillissement est naturel. Les humains n’ont jamais considéré que le naturel devait toujours être respecté sans correction. Ils soignent, anesthésient, opèrent, vaccinent, réparent, préviennent, protègent. La technique n’est pas une sortie de la nature ; elle est ce qu’un animal humain, doté de cerveau, de mémoire, de langage et d’outils, produit naturellement pour corriger certains effets du vivant. La contraception, l’éducation sexuelle, la médecine et l’avortement appartiennent à cette correction rationalisée des automatismes biologiques.

La grossesse n’est pas une abstraction. Elle se produit dans un corps déterminé. Elle modifie ce corps, mobilise son énergie, transforme ses hormones, ses sensations, ses risques, son avenir proche, parfois sa santé, sa vie sociale, sa vie économique, sa sécurité, son rapport à elle-même. La femme enceinte n’est pas un lieu neutre où se développerait un projet appartenant à d’autres. Elle n’est pas un contenant collectif. Elle n’est pas un instrument démographique. Elle n’est pas une propriété familiale. Elle n’est pas une ressource nationale. Elle n’est pas un support religieux. Elle est un être déjà existant, vulnérable, situé, dépendant de conditions matérielles, porteur de droits, et dont le corps ne peut être réquisitionné sans produire une domination.

La question du consentement est ici décisive. Consentir à une relation sexuelle ne signifie pas consentir à une grossesse. Consentir à une grossesse au début ne signifie pas consentir à toutes les complications possibles. Désirer un enfant un jour ne signifie pas devoir accepter toute grossesse. Avoir été imprudente ne signifie pas avoir perdu ses droits. Avoir été contrainte, manipulée, mal informée ou abandonnée ne signifie pas devoir porter la conséquence biologique comme une punition. Dans une pensée vraiment attentive aux êtres, la grossesse ne peut pas devenir la sanction corporelle d’une sexualité.

L’un des pièges les plus anciens consiste à transformer la sexualité féminine en dette reproductive. La femme aurait eu une sexualité ; elle devrait donc payer par la maternité. Elle aurait pris un risque ; elle devrait donc assumer. Elle aurait un utérus ; elle devrait donc remplir sa fonction. Cette logique est une logique de culpabilisation. Elle ne cherche pas d’abord à protéger un être ; elle cherche à faire supporter à une femme la conséquence morale d’un acte jugé. Or une société juste ne devrait pas utiliser la reproduction comme punition. Elle ne devrait pas dire, explicitement ou implicitement : « Puisque tu as eu une sexualité, ton corps nous appartient jusqu’au terme. »

La notion même de « responsabilité » doit être déplacée. Dans le langage ordinaire, on dit souvent : « Elle doit prendre ses responsabilités. » Mais cette phrase contient généralement une menace : elle doit continuer la grossesse, accoucher, élever l’enfant, ou porter la culpabilité de l’interruption. Cette responsabilité est faussement équilibrée. Elle pèse presque toujours davantage sur la femme que sur l’homme, sur le corps qui porte plutôt que sur le corps qui a fécondé, sur la personne visible plutôt que sur les systèmes qui produisent ignorance sexuelle, pauvreté, dépendance, pression familiale, domination masculine, absence de soins, absence d’éducation, absence de contraception ou violences sexuelles.

Une responsabilité rationnelle ne consisterait pas à imposer une souffrance ou une naissance. Elle consisterait à réduire les dommages. Elle demanderait : quelles conditions ont produit cette grossesse non désirée ? Quelle information manquait ? Quelle contraception a échoué ou n’a pas été accessible ? Quelle pression s’est exercée ? Quelle violence a peut-être eu lieu ? Quelle solitude matérielle ou affective pèse sur cette personne ? Quelle aide réelle peut être apportée ? Quel avenir sera fabriqué si la grossesse est poursuivie contre la volonté de celle qui la porte ? La responsabilité devient alors prévention, protection, accompagnement, soin, non culpabilisation.

Le droit à l’avortement est donc aussi un droit contre le mensonge moral. Les sociétés qui refusent l’avortement ne suppriment pas toujours les avortements ; elles les rendent plus clandestins, plus honteux, plus dangereux, plus inégalitaires. Les femmes riches ou entourées trouvent souvent des solutions ; les femmes pauvres, isolées, jeunes, surveillées, dépendantes ou déjà dominées paient le prix de l’interdit. Une interdiction morale produit alors un tri social : certaines peuvent échapper aux conséquences, d’autres doivent les subir. Une société qui prétend défendre la vie peut ainsi fabriquer davantage de souffrance réelle au nom d’une vie abstraite.

Il faut aussi examiner l’argument du « droit à la vie » du futur enfant. Il touche une zone émotionnelle profonde, car l’être possible est facilement imaginé : on peut lui donner un prénom, un visage, une chambre, un avenir, une place dans une famille. Mais l’intensité de cette projection ne suffit pas à transformer le possible en sujet déjà présent dans le même sens qu’une personne existante, consciente de sa trajectoire, inscrite dans des relations sociales, capable de souffrir de l’interdit qui lui serait imposé. Le futur enfant est d’abord une représentation mentale chez les existants, puis un processus biologique en cours, puis éventuellement un être né qui deviendra immédiatement porteur de droits. Confondre ces niveaux produit une confusion morale.

Ne pas faire naitre un être ne le prive pas d’une vie qu’il réclamerait. Avant d’exister comme sujet, il ne demande rien. Il ne souffre pas de ne pas être né. Il n’attend pas dans un néant douloureux. Il n’a pas de projet interrompu. Ce sont les existants qui imaginent ce qu’il aurait pu être. En revanche, faire naitre un être produit réellement quelqu’un qui aura faim, peur, froid, besoin de soins, besoin d’amour, besoin de sécurité, besoin d’éducation, besoin de place, et qui sera exposé à la maladie, à la perte, à l’humiliation, à la violence, à la solitude, à la vieillesse et à la mort. La naissance fabrique un centre possible de souffrance. La non-naissance ne fabrique pas une victime.

Cet argument ne signifie pas que l’embryon ou le fœtus serait « rien » au sens biologique. Il y a bien un processus vivant, une organisation en développement, une continuité matérielle commencée. Mais la question éthique n’est pas simplement : « Y a-t-il de la vie ? » Il y a de la vie partout dans le vivant. La question est : cette vie en développement donne-t-elle à la société le droit de contraindre une femme existante à poursuivre une fabrication dans son corps ? Et la réponse rationnelle devrait être non. Le respect d’un processus biologique ne peut pas devenir l’effacement de la personne qui le porte.

Le droit à l’avortement protège ainsi la différence entre un être existant et un être possible, entre un sujet actuel et un sujet futur, entre un corps qui subit maintenant et une projection que d’autres sacralisent. Une morale qui place systématiquement l’être possible au-dessus de la personne existante inverse l’ordre de la protection. Elle demande à celle qui est là, qui sent, qui pense, qui craint, qui souffre, qui devra accoucher, nourrir, travailler, affronter les jugements, les dépenses et les dépendances, de se sacrifier à celui qui n’a pas encore de vie sociale propre.

Il faut également refuser l’idée que l’enfant serait dû à la famille, à la lignée, à la nation, à Dieu, à la croissance économique ou à l’avenir collectif. Un enfant n’est pas un objet de consolation, un héritier obligatoire, un futur travailleur, un croyant à produire, un soldat démographique, un contribuable en attente, une réparation affective ou un prolongement narcissique. S’il nait, il devient un être séparé, vulnérable, titulaire de droits, qui ne doit appartenir ni à ses parents, ni à la société, ni à l’État. Dès lors, aucune société ne devrait forcer la fabrication d’un être qu’elle prétendra ensuite reconnaitre comme égal.

La contradiction est forte : on affirme que l’enfant sera un sujet de droits, mais on commence par imposer son existence sans consentement, dans le corps d’une femme qu’on prive elle-même d’un droit fondamental. On affirme défendre l’innocent, mais on produit un nouvel exposé à l’existence. On affirme protéger la vie, mais on néglige parfois la vie réelle de celle qui porte, son équilibre, sa santé, sa pauvreté, sa peur, sa solitude ou son refus. On affirme défendre l’amour maternel, mais on le remplace par l’obligation. Or l’amour forcé n’est plus de l’amour ; c’est une fonction imposée.

Le contrôle de l’avortement révèle aussi une structure de pouvoir. Celui qui peut décider si une femme doit poursuivre une grossesse exerce un pouvoir immense sur son corps, son temps, sa santé, sa sexualité, sa réputation, son avenir économique, son lien familial et parfois sa survie. Ce pouvoir peut venir du père, de la famille, du médecin, du juge, de l’État, du prêtre, de la coutume, du parti politique ou de la pression sociale. Dans tous les cas, la question doit être posée : par quel droit un pouvoir extérieur peut-il imposer à un être existant de devenir le moyen biologique d’une naissance ?

Le pouvoir n’est jamais neutre lorsqu’il modifie les possibles. Une loi qui interdit l’avortement ne se contente pas d’exprimer une opinion morale ; elle transforme matériellement la vie des femmes. Elle rend certaines conduites dangereuses, honteuses ou clandestines. Elle rend la maternité obligatoire dans certaines circonstances. Elle donne aux tiers une emprise sur le corps. Elle installe la peur dans la sexualité. Elle augmente la dépendance à la famille, au conjoint, au médecin, à l’argent, au territoire, à l’État. Elle transforme une grossesse en mécanisme de capture.

Cette capture peut être religieuse. Beaucoup de traditions ont voulu gouverner les corps, la sexualité, la filiation, la pureté, la maternité, la faute et la transmission. La religion peut consoler, donner un sens, organiser des communautés ; mais son ancienneté, son utilité psychologique ou sa force affective ne prouvent pas qu’elle détienne un droit sur le corps des femmes. Une croyance peut être respectable comme expérience subjective et devenir illégitime lorsqu’elle se transforme en loi imposée à ceux qui ne la partagent pas. Les dogmes ne doivent pas précéder les êtres. Aucune morale sacrée ne devrait pouvoir contraindre une femme à fabriquer un enfant.

Cette capture peut être politique. Les États aiment parfois les naissances parce qu’elles entretiennent la population, l’économie, l’armée, le marché, les retraites, la nation ou l’image de puissance. Mais le point de vue du système n’est pas le point de vue de l’individu fabriqué ni celui de la femme qui porte. Une population nombreuse peut servir l’État, le capitalisme, la religion ou la compétition collective ; elle ne sert pas nécessairement chaque être qui nait. L’argument démographique ne suffit jamais à justifier l’obligation individuelle de grossesse.

Cette capture peut être familiale. Une famille peut vouloir un petit-enfant, un héritier, une continuité, une réparation, une conformité sociale. Mais le désir familial n’est pas un droit sur l’utérus. La pression affective peut être aussi contraignante qu’un ordre explicite. La phrase « tu le regretteras » peut agir comme une sanction. La phrase « c’est ton devoir » peut devenir une chaine mentale. La phrase « pense à nous » peut effacer celle qui doit vivre la grossesse. Le droit à l’avortement protège aussi contre ces pouvoirs doux, intimes, invisibles, qui transforment l’amour familial en gouvernement du corps.

L’égalité entre les femmes et les hommes reste incomplète si la reproduction peut être imposée aux femmes. Un homme peut être moralement, socialement ou juridiquement impliqué dans une grossesse, mais il ne la porte pas dans son corps. Il ne subit pas la même transformation physiologique, le même risque, la même exposition, la même dépendance médicale, le même accouchement. Une société qui interdit l’avortement installe donc une inégalité corporelle majeure : elle donne à la biologie féminine la forme d’une obligation sociale. Elle dit en pratique que certains corps peuvent être réquisitionnés parce qu’ils peuvent porter.

Le droit à l’avortement n’est pas seulement le droit de dire non à un enfant. C’est le droit de ne pas être transformée en fonction reproductive. C’est le droit de séparer sexualité et maternité. C’est le droit de refuser qu’un accident biologique, un échec contraceptif, une violence, une erreur, une ambivalence ou une pression devienne une trajectoire imposée. C’est le droit de ne pas fabriquer un être que l’on ne peut pas accueillir sans dommage. C’est le droit de prévenir une souffrance au lieu de l’organiser puis de prétendre la réparer.

Il faut ici introduire la notion de prévention. Les sociétés réagissent souvent trop tard. Elles laissent naitre des enfants non désirés, des parents dépassés, des familles pauvres, des mères isolées, des enfances humiliées, des existences contraintes, puis elles créent ensuite des institutions pour réparer : aides sociales, justice, école, psychiatrie, police, protection de l’enfance, prisons, associations, dispositifs de secours. Une société rationnelle devrait se demander pourquoi elle fabrique d’abord des situations qu’elle devra ensuite traiter comme problèmes. L’avortement, comme la contraception et l’éducation sexuelle, appartient à une politique de prévention des dommages.

Cette prévention ne doit pas être eugéniste. Il ne s’agit pas de trier les êtres selon leur valeur supposée, leur santé, leur rentabilité ou leur conformité. Il ne s’agit pas de dire que certains enfants méritent de naitre et d’autres non. Il s’agit de reconnaitre qu’aucun être possible n’a demandé à être fabriqué, et qu’aucune femme ne devrait être obligée de fabriquer un être contre sa propre évaluation de la situation. La décision d’avorter ne juge pas la valeur d’un enfant futur ; elle interrompt une fabrication que la personne enceinte ne veut pas ou ne peut pas poursuivre.

Il faut également éviter de transformer celles qui avortent en coupables. Une femme qui avorte n’est pas une criminelle ontologique, pas plus qu’une femme qui accouche n’est une sainte ontologique. Les décisions humaines sortent d’un corps, d’une histoire, d’un milieu, d’une information disponible, d’un état affectif, d’une pression sociale, d’une situation matérielle, d’une santé, d’une peur, d’un désir ou d’une absence de désir. La société devrait protéger, informer, accompagner, soigner ; non humilier, menacer ou punir. La culpabilisation n’ajoute souvent qu’une souffrance inutile à une situation déjà difficile.

Le droit à l’avortement n’oblige personne à avorter. Il n’enlève pas à une femme le droit de poursuivre une grossesse désirée. Il ne nie pas l’émotion possible devant un embryon, un fœtus, une échographie ou un projet d’enfant. Il ne méprise pas la maternité. Il dit simplement que la maternité doit rester une acceptation, non une capture. Une société vraiment attentive aux enfants devrait vouloir qu’ils naissent, autant que possible, dans des conditions où leur venue n’est pas imposée par la peur, la loi, la honte, la pauvreté, la religion ou l’absence de solution.

Le droit à l’avortement est donc un droit de lucidité. Il oblige à regarder ce que la naissance fabrique réellement : un être de besoins, un être vulnérable, un être exposé, un être qui devra vivre dans des systèmes déjà là, avec des lois qu’il n’a pas choisies, une économie qu’il n’a pas signée, une famille qu’il n’a pas demandée, une époque qu’il n’a pas sélectionnée, une mort certaine qu’il devra affronter. Procréer n’est pas seulement « donner la vie » ; c’est engager une existence entière. Interrompre une grossesse non voulue peut alors être moins une négation de la vie qu’un refus d’imposer une vie.

C’est pourquoi le droit à l’avortement devrait être défendu non seulement comme une liberté individuelle, mais comme un droit humain de protection contre la fabrication contrainte. Il protège l’être déjà existant contre la réquisition de son corps. Il protège l’être possible contre une venue imposée dans des conditions refusées. Il protège la société contre sa tendance à moraliser ce qu’elle devrait comprendre. Il protège la sexualité contre sa réduction à la reproduction. Il protège l’éthique contre sa transformation en obéissance. Il protège la loi contre sa capture par la religion, la famille, la nation ou le pouvoir.

Une société peut évidemment organiser médicalement l’avortement, fixer des conditions de sécurité, accompagner les décisions, prévenir les grossesses non désirées, développer l’éducation sexuelle, faciliter l’accès à la contraception, soutenir les femmes qui veulent poursuivre une grossesse, protéger les enfants nés, et réduire les situations matérielles qui transforment la maternité en catastrophe. Mais cette organisation ne doit pas devenir une confiscation. Le rôle de la loi devrait être de protéger les êtres vulnérables, non de transformer la femme enceinte en territoire administré.

Au fond, l’avortement révèle une question beaucoup plus vaste que lui : à qui appartient le pouvoir de fabriquer un être humain ? Si la réponse est « à la nature », alors on abandonne l’éthique aux automatismes du vivant. Si la réponse est « à Dieu », on impose une croyance à tous les corps. Si la réponse est « à l’État », on transforme la naissance en instrument politique. Si la réponse est « à la famille », on transforme la femme en moyen de continuité. Si la réponse est « à la société », on transforme l’individu en ressource collective. La seule réponse défendable commence par le corps qui porte, parce que c’est là que la contrainte est réelle, immédiate, vécue.

Le droit à l’avortement n’est donc pas un droit secondaire. Il est l’un des lieux où se vérifie le sérieux d’une civilisation. Une société qui proclame l’égalité, la liberté, la dignité, la protection contre la souffrance et le respect des personnes, mais qui force une femme à poursuivre une grossesse contre sa volonté, contredit ses propres principes. Elle affirme protéger l’humain tout en dominant un humain présent. Elle affirme aimer la vie tout en produisant de la souffrance évitable. Elle affirme défendre l’enfant tout en acceptant qu’il puisse naitre d’une contrainte.

Défendre le droit à l’avortement, ce n’est pas célébrer l’avortement comme idéal. L’idéal serait que nul ne soit placé dans une détresse reproductive, que toute sexualité soit consentie, informée, protégée, que toute contraception soit accessible, que toute pression soit réduite, que toute maternité soit désirée, que tout enfant né soit accueilli sans chantage vital, sans pauvreté, sans abandon, sans humiliation. Mais tant que les humains vivront dans des corps vulnérables, des sociétés imparfaites, des rapports de pouvoir, des accidents, des violences, des ignorances et des contraintes, l’avortement restera une protection nécessaire.

Il faut donc le dire clairement : le droit à l’avortement est le droit de ne pas transformer une grossesse en destin imposé. Il est le droit de ne pas faire d’un processus biologique une obligation morale. Il est le droit de ne pas fabriquer un être lorsque cette fabrication est refusée, impossible, dangereuse, insupportable ou injustifiable pour celle qui la porte. Il est le droit de préférer la prévention d’une existence contrainte à la production d’une souffrance possible. Il est le droit de reconnaitre que la vie n’est pas seulement un mot sacré, mais une charge réelle pour celui ou celle qui la vit.

Une société qui respecte réellement les êtres ne doit pas demander : « Comment punir celles qui refusent de porter ? » Elle doit demander : « Comment réduire les grossesses non désirées, les violences sexuelles, l’ignorance, la pauvreté, la honte, l’abandon, la domination et les naissances imposées ? » Elle ne doit pas demander : « Comment sauver une vie abstraite contre une femme réelle ? » Elle doit demander : « Quels êtres souffrent, quels êtres peuvent souffrir, quelles contraintes ajoutons-nous, et quels dommages pouvons-nous éviter ? »

À cette question, le droit à l’avortement apporte une réponse claire : lorsqu’une fabrication humaine est commencée mais refusée, la société ne doit pas l’imposer par la force. Elle doit protéger, accompagner, soigner, prévenir et laisser à l’être déjà existant le pouvoir minimal de ne pas devenir l’instrument d’une existence qu’elle ne veut pas fabriquer. C’est moins un droit contre la vie qu’un droit contre l’obligation de produire la vie. Et dans un monde où exister signifie toujours être exposé, ce droit n’est pas une concession : c’est une exigence de lucidité, de protection et de non-domination.

Fin – dit par E. Berlherm

(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les loups comme pour les moutons.)


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samedi 15 août 2026

Le Négationnisme de la Réalité Humaine

Le Négationisme de la Réalité Humaine

(La vérité est un bien public, donc un service public.)

Il existe un négationnisme plus vaste que tous les autres, parce qu’il ne nie pas seulement un crime, un massacre, un génocide ou une époque. Il nie la réalité même de l’être humain.

Il nie que personne ne demande à naitre.

Il nie que tout être humain soit jeté dans l’existence sans consentement.

Il nie que naitre signifie être livré à la souffrance, à la peur, à la maladie, à la violence, au vieillissement et à la mort.

Il nie que l’être humain ne se fabrique pas lui-même.

Il nie que chacun soit produit par un corps, un cerveau, une famille, une langue, une époque, une culture, une économie, une éducation, des institutions, des humiliations, des privilèges, des traumatismes, des hasards et des contraintes qu’il n’a pas choisis.

Puis, après avoir nié tout cela, la société accuse l’individu d’être ce qu’elle a fabriqué.

Voilà le Négationnisme de la Réalité Humaine.

Ce négationnisme ne se contente pas de déformer une théorie philosophique. Il ne se contente pas d’entretenir le mythe du libre arbitre, du mérite ou de la culpabilité absolue. Il produit des victimes. Il fabrique des coupables. Il justifie les hiérarchies, les exclusions, les humiliations, les prisons, les guerres et les massacres. Il transforme les conséquences en fautes personnelles, puis absout les systèmes qui les ont produites.

La société construit l’arène, fabrique les combattants, distribue les armes, impose les règles, organise les pénuries, puis accuse les blessés d’avoir saigné et les violents d’avoir frappé.

Elle fabrique les riches et les pauvres, puis appelle les uns méritants et les autres incapables.

Elle fabrique les dominants et les dominés, puis prétend que l’ordre social exprime la valeur naturelle de chacun.

Elle fabrique les croyances, les obéissances et les fanatismes, puis s’étonne de voir apparaitre les persécuteurs qu’elle a elle-même préparés.

Elle fabrique les victimes, fabrique ceux qui les écrasent, puis se lave les mains dans le sang des deux.

Une négation qui tue

Le Négationnisme de la Réalité Humaine a déjà accompagné près de cent-milliards d’existences humaines, toutes promises à la mort, et dont l’immense majorité s’est déjà achevée. Mais parler de cent-milliards de morts reste encore trop propre, trop abstrait, trop statistique.

Il faut imaginer cent milliards d’êtres arrachés au néant, exposés à tout, puis détruits.

Cent-milliards d’êtres ayant connu la faim, la peur, la perte, l’abandon, la maladie, la fatigue, l’angoisse, le vieillissement ou la douleur.

Cent-milliards d’êtres ayant été contraints de perdre ce qu’ils aimaient, ou d’être perdus par ceux qui les aimaient.

Cent milliards d’êtres fabriqués pour mourir.

Et l’on continue d’appeler cela un don.

On parle du « don de la vie » comme si quelqu’un avait demandé à le recevoir.

On parle du « miracle de la naissance » sans rappeler qu’il s’agit aussi de la fabrication certaine d’un mort.

On parle de la « beauté de l’existence » en faisant payer à d’autres le prix de cette beauté supposée.

On parle de « l’avenir de l’humanité » comme si l’humanité était un être qu’il faudrait sauver, alors qu’elle n’est qu’un mot utilisé pour réclamer la production indéfinie de nouveaux humains mortels.

La pérennité de l’espèce ne sauve personne.

Elle ne ressuscite aucun mort.

Elle ne répare aucune souffrance passée.

Elle ne protège aucun enfant à naitre.

Elle exige seulement que de nouveaux êtres soient produits pour remplacer ceux qui auront disparu.

La pérennité de l’espèce est une chaine de remplacement.

Chaque génération est poussée vers la mort après avoir reçu pour mission de fabriquer la suivante.

Chaque humain réel est sacrifié à une abstraction nommée humanité.

On célèbre la continuité de l’espèce sur l’amoncèlement de ses cadavres.

Naitre, c’est être livré à l’humanité

Mais le Négationnisme de la Réalité Humaine ne livre pas seulement les êtres aux souffrances dites naturelles. Il les livre à toutes les saloperies produites par l’humanité.

Naitre, ce n’est pas seulement risquer la maladie.

C’est risquer la guerre.

Ce n’est pas seulement risquer un accident.

C’est risquer la torture.

Ce n’est pas seulement devoir vieillir.

C’est pouvoir être réduit en esclavage, violé, déporté, affamé, exploité, humilié, emprisonné, bombardé, mutilé ou exterminé.

Procréer ne livre pas seulement un être à la mort. Cela le livre à tout ce que l’humanité peut inventer avant de le tuer.

La Shoah ne fut pas une anomalie tombée du ciel.

Elle fut humaine de part en part.

Elle fut préparée par des discours humains, administrée par des institutions humaines, exécutée par des mains humaines, rationalisée par des idéologies humaines et rendue possible par des populations humaines.

Elle fut rendue possible par la fabrication d’ennemis, par l’invention d’essences raciales, par la transformation de personnes en catégories, par l’obéissance, par la peur, par l’intérêt, par l’imprégnation, par la propagande, par la carrière, par l’indifférence et par la soumission aux institutions.

La rappeler ici ne signifie pas la dissoudre dans une généralité ni en diminuer la singularité historique. Cela signifie refuser le mensonge confortable selon lequel les crimes monstrueux seraient produits par des monstres étrangers à l’humanité.

Les auteurs de ces crimes ne sont pas sortis d’un enfer extérieur au monde humain.

Ils furent fabriqués parmi les humains.

Ils furent éduqués, imprégnés, récompensés, menacés, autorisés, équipés et organisés.

Les déclarer simplement « inhumains » permet précisément de ne rien comprendre.

C’est une manière de condamner les produits tout en protégeant la machine.

On dit : « Ils étaient des monstres. »

Ainsi, nul besoin d’examiner les systèmes pathogènes dans lesquels baigne l’humanité.

Nul besoin d’examiner l’école qui a enseigné l’obéissance.

Nul besoin d’examiner l’État qui a distribué les ordres.

Nul besoin d’examiner la culture qui a fabriqué l’ennemi.

Nul besoin d’examiner les hiérarchies, les intérêts, les peurs et les récompenses.

Le monstre est commode. Il apparait tout seul. Il ne compromet personne.

Le monstre permet à la société de nier qu’elle sait fabriquer des bourreaux.

Le grand mensonge de la responsabilité

Le Négationnisme de la Réalité Humaine atteint son sommet lorsqu’il affirme que chaque individu serait l’auteur souverain de lui-même.

Tu as échoué ? C’est ta faute.

Tu es pauvre ? Tu n’as pas assez travaillé.

Tu es violent ? Tu as choisi le mal.

Tu obéis ? Tu aurais dû résister.

Tu domines ? Tu as mérité ta place.

Tu possèdes ? Tu as mieux réussi.

Tu souffres ? Tu as mal dirigé ta vie.

Ce discours est une escroquerie morale.

Il efface la fabrication de l’être pour mieux lui attribuer les conséquences de sa fabrication.

Il transforme l’individu causé en cause première.

Il exige d’un cerveau qu’il domine les mécanismes qui le constituent, comme si une fonction pouvait prendre le pouvoir sur les mécanismes qui la produisent.

Il reproche à l’être humain de ne pas être devenu quelqu’un d’autre avec un corps qu’il n’a pas choisi, un cerveau qu’il n’a pas construit, une histoire qu’il n’a pas commandée et des possibilités qu’il n’a pas distribuées.

Puis la société ose appeler cela justice.

Elle fabrique des individus inégalement armés et prétend ensuite mesurer équitablement leur mérite.

Elle organise la rareté, la concurrence et le chantage vital, puis accuse les perdants d’avoir perdu.

Elle autorise l’accumulation, puis reproche aux dépossédés leur dépendance.

Elle apprend la violence, puis condamne ceux chez qui cette violence fonctionne trop bien.

Elle exige l’obéissance pendant l’enfance, puis invoque l’autonomie à l’âge adulte.

Elle fabrique sans relâche, mais ne répond jamais de ce qu’elle fabrique.

La machine à produire l’innocence des systèmes

Le Négationnisme de la Réalité Humaine ne sert pas seulement à accuser les individus. Il sert surtout à innocenter les systèmes.

Tant que l’individu est présenté comme la cause première de lui-même, la société peut se déclarer étrangère à ses actes.

Le pauvre est responsable de sa pauvreté : l’économie est innocente.

Le délinquant est responsable de sa violence : l’organisation sociale est innocente.

Le fanatique est responsable de sa haine : l’idéologie est innocente.

Le soldat est responsable de ses crimes : la guerre, les ordres et la nation sont innocents.

Le suicidé est responsable de son geste : les conditions qui l’ont détruit sont innocentes.

Le coupable absorbe tout.

Il devient l’égout moral dans lequel la société déverse ses propres causes.

On enferme un individu pour ne pas mettre en examen le monde qui l’a produit.

On punit une personne afin de ne pas juger les institutions.

On désigne un auteur pour éviter de remonter la chaine de fabrication.

La justice elle-même devient alors une cérémonie de négation.

Elle extrait artificiellement un individu de l’univers causal, le place seul sous la lumière, puis lui demande de répondre de tout ce qui l’a traversé.

Elle ne juge pas seulement un acte. Elle construit le mythe d’un être qui aurait pu, toutes choses identiques, être un autre.

Elle transforme l’impossibilité de se fabriquer soi-même en obligation de s’être mieux fabriqué.

Le crime permanent

Le Négationnisme de la Réalité Humaine est peut-être le plus ancien crime idéologique de l’humanité, parce qu’il permet tous les autres.

Il permet d’imposer l’existence en appelant cela amour.

Il permet d’exposer à la souffrance en appelant cela chance.

Il permet de fabriquer des inégalités en appelant cela nature.

Il permet de dominer en appelant cela mérite.

Il permet de punir en appelant cela justice.

Il permet de tuer en appelant cela sécurité.

Il permet de faire la guerre en appelant cela défense.

Il permet de produire des milliards de futurs morts en appelant cela avenir.

Ce négationnisme est partout parce qu’il protège presque tout ce qui existe.

Il protège la famille contre la mise en examen de la procréation.

Il protège la société contre la mise en examen de sa fabrication des individus.

Il protège la justice contre la mise en examen de la responsabilité.

Il protège le capitalisme contre la mise en examen du chantage vital.

Il protège les nations contre la mise en examen des guerres.

Il protège les religions contre la mise en examen de la culpabilité.

Il protège l’espèce contre la question la plus simple : au nom de quoi faut-il continuer à produire des êtres exposés à tout cela ?

La réponse est presque toujours la même : parce qu’il faut continuer.

Continuer quoi ?

La souffrance ?

La peur ?

Les guerres ?

Les hiérarchies ?

Les massacres ?

Les hôpitaux ?

Les prisons ?

Les cimetières ?

La réponse réelle est : continuer la machine, parce que la machine existe.

Voilà toute la grandeur du projet humain : reproduire le mécanisme pour éviter d’avoir à le juger.

L’humanité sait

L’excuse de l’ignorance ne tient plus.

L’humanité sait que chaque naissance produit un mort.

Elle sait que tout être peut souffrir atrocement.

Elle sait que certains seront torturés, violés, exploités, massacrés ou détruits psychiquement.

Elle sait que les sociétés fabriquent les comportements qu’elles condamnent.

Elle sait que les conditions initiales sont profondément inégales.

Elle sait que personne ne choisit son cerveau, son enfance, sa sensibilité, ses pulsions, ses capacités ou son époque.

Elle sait que les humains ne sont pas des causes premières.

Elle sait tout cela, puis continue de parler comme si chacun s’était choisi.

Ce n’est plus de l’ignorance.

C’est du négationnisme.

Un négationnisme quotidien, administratif, moral, familial, politique, judiciaire, économique et religieux.

Un négationnisme qui ne nie pas les cadavres après leur production, mais qui nie avant tout les mécanismes qui les rendent inévitables.

Un négationnisme qui transforme chaque catastrophe en exception pour ne jamais avoir à condamner la règle.

Un négationnisme qui pleure les victimes tout en préparant leurs remplaçants.

Le plus grand cimetière est devant nous

Près de cent-milliards d’humains ont déjà été produits et presque tous sont morts.

Ce bilan ne suffit pourtant pas.

Les défenseurs de la pérennité de l’espèce réclament encore des milliards, puis des dizaines de milliards, puis des centaines de milliards d’existences supplémentaires.

Ils nomment cela l’avenir.

Mais cet avenir est un cimetière en projet.

Chaque enfant espéré y possède déjà une place.

Chaque naissance célébrée ajoute un futur mort au bilan.

Chaque génération reconduit la dette sur la suivante.

Et plus l’humanité rêve de durer, plus elle programme de morts.

Une espèce éternelle serait une usine éternelle à produire des cadavres.

Une humanité durable serait une souffrance durable.

Une pérennité sans fin serait une exposition sans fin d’êtres innocents à toutes les formes de destruction naturelles et humaines.

Le Négationnisme de la Réalité Humaine consiste à appeler cette perspective une victoire.

Il consiste à regarder l’amoncèlement passé, à prévoir l’amoncèlement futur, puis à crier : « Longue vie à l’humanité ! »

Longue vie à quoi ?

À une abstraction qui ne souffre pas ?

À un mot qui ne meurt pas ?

À une espèce qui se maintient en consommant ses propres membres ?

Les humains réels, eux, ne sont jamais pérennes.

Ils passent.

Ils souffrent.

Ils perdent.

Ils meurent.

Seule la machine continue.

L’accusation

Nous accusons le Négationnisme de la Réalité Humaine d’avoir transformé la contrainte d’exister en cadeau.

Nous l’accusons d’avoir maquillé la fabrication des êtres en autonomie.

Nous l’accusons d’avoir inventé la culpabilité absolue pour éviter de juger les causes.

Nous l’accusons d’avoir justifié les hiérarchies par le mérite.

Nous l’accusons d’avoir protégé les systèmes en sacrifiant les individus.

Nous l’accusons d’avoir produit des victimes, puis de leur avoir reproché leur vulnérabilité.

Nous l’accusons d’avoir produit des bourreaux, puis de les avoir déclarés inexplicables.

Nous l’accusons d’avoir accompagné les guerres, les esclavages, les colonisations, les déportations, les tortures et les génocides.

Nous l’accusons d’avoir rendu pensable la Shoah en permettant la fabrication de catégories humaines réputées coupables d’exister.

Nous l’accusons d’avoir ensuite appelé monstres les êtres humainement fabriqués pour l’atrocité, afin de ne pas mettre en examen les sociétés capables de les fabriquer.

Nous l’accusons d’avoir déjà exposé près de cent-milliards d’êtres humains à la souffrance et à la mort.

Nous l’accusons de préparer des centaines de milliards de victimes futures au nom de la pérennité d’une espèce qui ne sauve aucun de ses membres.

Nous l’accusons enfin de cacher le crime sous les mots les plus doux : vie, naissance, amour, famille, mérite, responsabilité, justice, avenir, humanité.

Le Négationnisme de la Réalité Humaine n’est pas une erreur innocente.

C’est l’idéologie qui permet à l’humanité de continuer à produire ce qu’elle prétend déplorer.

Elle fabrique les souffrants, les coupables, les victimes, les bourreaux et les morts.

Puis elle se recueille devant leurs tombes.

Le plus grand scandale n’est pas que l’humanité ignore ce qu’elle fait.

Le plus grand scandale est qu’elle le sait suffisamment pour le nier.

Fin – E. Berlherm

(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les négationnistes comme pour les antisouffrances.)