Le Soi et l’impression de Conscience
(La vérité est un bien public, donc un service public.)
Lorsque nous parlons de conscience, nous avons spontanément l’impression de désigner quelque chose d’évident : une présence intérieure, un « je » qui observerait le monde et déciderait de nos actes. Pourtant, cette évidence repose peut-être davantage sur une habitude de langage que sur un mécanisme réel clairement identifié.
Pour comprendre autrement ce que nous appelons conscience, il est utile de repartir du fonctionnement le plus général du cerveau.
Un cerveau aux mécanismes isotropiques
Les mécanismes du cerveau sont identiques pour l’ensemble de ses fonctionnalités, qu’il s’agisse de connaissances dites « innées » ou « apprises ». Autrement dit, le mécanisme qui permet au cerveau de produire un objet mental est le même, quel que soit l’objet concerné : une sensation corporelle, une image, un souvenir, une idée abstraite ou la représentation de soi.
On peut appeler cela l’isotropie fonctionnelle du cerveau : il n’existe pas de mécanisme spécial pour penser, percevoir, se souvenir… ni pour produire le Soi.
Si l’on admet ce principe, alors les mécanismes qui ont conduit à la formation de l’objet mental que nous appelons « Soi » continuent naturellement de fonctionner tout au long de la vie.
La permanence des signaux et la formation du Soi
Qu’est-ce qui permet à un objet mental de se constituer et de se maintenir ? C’est la permanence des signaux qui l’ont constitué et qui continuent de le renforcer.
Par « permanence », il ne faut pas entendre une invariance absolue ou une identité figée des sensations. Les signaux corporels varient en permanence. En revanche, leur origine, leur cheminement nerveux et leur cartographie fonctionnelle restent stables. Un signal provenant de l’index gauche, du talon droit ou du bout du nez conserve toujours la même provenance et la même localisation cérébrale, même si son intensité ou son contenu varient.
C’est cette stabilité structurelle qui fonde la permanence.
L’objet mental Soi se constitue ainsi parce que les informations provenant du corps sont typiquement toujours semblables dans leur origine et leur organisation, ou ne se modifient que très peu au cours de la continuité de l’existence. Le cerveau est en permanence sollicité par ces signaux, ce qui renforce sans cesse cet objet mental particulier.
Focalisation et intégration des objets
Lorsque nous focalisons notre attention sur un objet extérieur, le mécanisme est strictement le même que lorsque nous focalisons sur un élément de notre propre corps. Il n’y a pas deux types de focalisation, l’une « interne » et l’autre « externe ».
Si un objet extérieur produisait des signaux présentant la même régularité, la même origine apparente et la même stabilité que les signaux corporels, il pourrait progressivement s’intégrer au Soi. Ce principe explique pourquoi certains outils, certaines prothèses ou certains objets familiers peuvent être ressentis comme des prolongements de nous-mêmes.
La conscience comme relation provisoire
Dans ce cadre, la conscience cesse d’être une entité mystérieuse. La conscience d’un objet est simplement la relation momentanée qui s’établit entre l’objet mental Soi et un autre objet mental.
Le mot « Conscience » est alors une fable : il désigne un phénomène réel, mais en lui prêtant une existence autonome qu’il n’a pas. Il n’y a jamais de conscience sans au moins deux objets mentaux et une connexion entre eux. Le Soi est relié, pour un temps, à un autre objet — sensation, pensée, souvenir ou perception.
Ces deux objets sont eux-mêmes des manifestations des mêmes activités mentales isotropiques du cerveau.
Un Soi sans commandement
Dans cette perspective, le Soi ne commande rien. Il n’est ni un chef d’orchestre ni un centre décisionnel. Il est simplement l’objet mental le plus actif du cerveau, parce qu’il est en permanence renforcé par les signaux corporels.
L’impression d’une conscience centrale, continue et dirigeante nait alors de la stabilité et de l’activité incessante de cet objet mental particulier, combinées aux relations provisoires qu’il entretient avec les autres objets mentaux.
Ce que nous appelons « conscience » n’est donc pas une substance, mais un évènement relationnel transitoire, produit par un mécanisme ordinaire du cerveau — le même qui produit tout le reste.
Remarque première
Il serait tentant d’imaginer les objets mentaux comme localisés dans une zone précise du cerveau, et d’en déduire qu’un scanner ou une IRM devraient permettre de les identifier directement. Cette représentation est trompeuse. Les objets mentaux ne sont pas localisés, mais distribués : ils résultent d’activations multiples impliquant plusieurs aires sensorielles, la proprioception, la mémoire et parfois la motricité. Plus un objet mental est complexe, plus il est dilué dans l’ensemble du cerveau. L’objet mental Soi, parce qu’il intègre en permanence des signaux corporels variés, est probablement l’objet le plus distribué de tous. On peut parler d’un centre de gravité fonctionnel, mais non d’une localisation précise. Dès lors, la relation que nous appelons conscience — la connexion provisoire entre le Soi et un autre objet mental — n’est elle-même pas localisable en un point unique : elle est multiple, distribuée et dynamique. Les outils d’imagerie peuvent en observer des corrélats, mais non l’isoler comme une entité distincte.
Remarque deuxième
Il est important de ne pas concevoir le cerveau comme un système de commande, mais comme une mécanique. Il n’y a pas de « cerveau dans le cerveau », pas d’interpréteur caché chargé de lire ou de décoder des signaux. Les signaux nerveux ne sont pas cryptés, ils ne portent pas de message à déchiffrer : ils produisent directement des effets dans un réseau de relations causales. Introduire un interpréteur reviendrait à supposer un autre mécanisme servant à interpréter l’interprétation, ce qui conduirait à une régression sans fin. Le fonctionnement du cerveau n’exige aucun niveau supplémentaire : il repose uniquement sur l’organisation dynamique de ses propres activités.
Remarque troisième
L’impression de continuité de la conscience humaine ne repose pas sur des signaux continus, mais sur la stabilité de leur provenance et sur la superposition massive d’évènements discrets, dont le recouvrement temporel produit, à l’échelle macroscopique humaine, une impression de continuité — au niveau quantique ce serait différent.
Remarque finale
Ce déplacement de regard n’enlève rien à la richesse de l’expérience vécue. Il en modifie simplement l’interprétation : derrière l’évidence du « je conscient », il n’y a peut-être rien de plus qu’un objet mental stable, très sollicité, et sans cesse relié à d’autres objets mentaux.
Fin — E. Berlherm
(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour tous les objets mentaux comme ce qu’ils produisent dans notre comportement.)
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