vendredi 19 décembre 2025

Fais dodo mon petit frère

 

Fais dodo mon petit frère

(La vérité est un bien public, donc un service public.)

La religion n’est pas un simple courant spirituel. Elle n’est pas non plus un accident folklorique de l’histoire humaine. Elle est un système. Un système fonctionnel, intégré, ancien, et remarquablement efficace. Sa fonction première n’est pas de révéler, mais d’apaiser. Non pas de comprendre, mais de faire accepter. La religion ne cherche pas la lucidité ; elle offre le sommeil. Et ce sommeil est présenté comme une paix intérieure, une sagesse, une élévation, alors qu’il s’agit d’une narcose organisée.

Comme toute berceuse, elle rassure. Elle parle doucement à l’enfant angoissé par le monde : ne t’inquiète pas, tout a un sens, quelqu’un veille, tout est écrit. Et l’enfant se calme. Il cesse de questionner. Il se rend. La religion est ainsi devenue la voix maternelle du système : douce, enveloppante, consolatrice — mais profondément inhibitrice.

On retrouve ici le même mécanisme que celui du refus de l’héliocentrisme. Les religions ne pouvaient accepter que la Terre ne soit pas le centre de l’univers, non parce que cela modifiait concrètement la vie quotidienne, mais parce que cela déplaçait le prestige. Ce n’était pas la vérité qui était menacée, mais la position symbolique de l’humain. De la même manière, la religion affirme que l’humain est au centre du regard divin, qu’il est aimé, jugé, choisi. Elle le place sous un projecteur cosmique fictif. Elle lui offre une importance métaphysique pour mieux le tenir tranquille.

Or il est tout à fait démontrable, scientifiquement parlant, que les dieux n’existent pas — en réalité, qu’aucun dieu n’existe. Certes, on ne peut démontrer l’inexistence d’un être absolument invisible, intangible et dépourvu de toute interaction. Mais dès lors qu’un dieu se voit attribuer des potentialités, celles-ci deviennent analysables. Et là, la raison reprend ses droits.

Les attributs fondamentaux prêtés aux dieux — omnipotence, omniscience, éternité, infinité — ne sont pas simplement invérifiables : ils sont incompatibles avec toute structure cohérente du réel. L’omnipotence est impossible par nature, car un être incapable de la démontrer ne peut s’en prévaloir ; et un être véritablement omnipotent pourrait nier instantanément toute loi logique, y compris celle définissant son omnipotence même. L’omniscience est tout aussi impossible : connaître absolument tout supposerait une connaissance parfaite de l’avenir, donc un univers totalement figé, annihilant toute dynamique, toute évolution, toute liberté supposée.

Quant à l’infinité et à l’éternité, non seulement aucun dieu ne peut les prouver, mais rien, dans l’ordre du réel, n’en manifeste la moindre possibilité opérationnelle. Ce ne sont que des affirmations gratuites, des superlatifs sans contenu vérifiable. Des mots amplifiés pour masquer le vide.

Et surtout, un dieu ne pourrait être un dieu que s’il n’avait pas été contraint d’exister. Or l’existence est toujours contrainte. Rien ne s’auto-engendre, rien ne surgit par volonté pure. Exister, c’est obéir à une mécanique cosmique, biologique, matérielle. Si un dieu existe, il est nécessairement soumis à cette contrainte initiale — et s’il y échappe, alors il n’existe pas dans un sens réel. Le paradoxe est total.

Ce que l’on appelle « Dieu » n’est donc qu’une projection mentale hypertrophiée : un père absolu imaginé pour combler l’angoisse, une figure fabuleuse destinée à neutraliser la peur de mourir et le vertige d’exister. La religion confond le besoin psychologique avec la réalité ontologique. Elle transforme le désarroi en certitude.

Mais une croyance isolée ne fait pas un système. Pour devenir religion, elle doit se structurer. Et cette structuration suit une mécanique précise : codification de règles, mise en place d’une hiérarchie, sacralisation des textes, création de rituels, institutionnalisation du péché. La morale devient surveillance, la foi devient obligation, et la transcendance devient contrôle social.

Ce qui était à l’origine une tentative humaine de donner du sens s’est transformé en appareil normatif. Le bien et le mal ne sont plus discutés : ils sont décrétés. La désobéissance n’est plus un désaccord : elle devient faute. Et la faute devient dette. La religion instaure une économie morale où l’individu est structurellement coupable. Coupable de penser, coupable de désirer, coupable d’exister.

Et pourtant, la religion ne respecte pas sa propre morale. Elle prêche l’amour tout en justifiant la violence. Elle glorifie l’humilité tout en accumulant des fortunes. Elle condamne la haine tout en entretenant la peur. Ses textes regorgent de massacres, de châtiments, de misogynie, d’exclusions, de soumissions sacralisées. Ce qu’elle appelle vertu n’est souvent que docilité. Ce qu’elle nomme péché n’est souvent que liberté.

Si un dieu parlait réellement, parlerait-il avec mille voix ? Pourquoi tant de religions, tant de versions contradictoires, tant de vérités exclusives se réclamant toutes de l’absolu ? La pluralité des dogmes révèle ce qu’elle tente de dissimuler : la religion n’est pas une révélation, mais une fabrication culturelle localisée, historiquement située, psychologiquement déterminée. Une révélation authentique serait univoque. La religion, elle, est disparate.

Et même lorsque les sociétés se proclament laïques, la religion continue d’imprégner les mécanismes mentaux. La justice moderne reste profondément moralisatrice. Elle punit, elle juge, elle cherche la faute plus que la compréhension, le coupable plus que les causes. Elle reproduit un schéma religieux vidé de son dieu : châtiment, rédemption, culpabilité, mérite, expiation. Ce n’est pas une justice rationnelle, mais une morale dogmatique sécularisée.

La religion sert ainsi un objectif central du triumvirat : maintenir l’ordre. Elle transforme la souffrance en valeur, la patience en vertu, la soumission en sagesse. Elle détourne la colère sociale vers l’intérieur, la canalise, la culpabilise. Elle promet une compensation après la mort pour neutraliser la révolte avant la mort. Elle rend supportable l’insupportable.

Et la métaphore devient alors limpide : le peuple est un enfant inquiet, et la religion une main qui berce.

Fais dodo mon petit frère, Dieu veille sur toi.

Ne pense pas trop. Ne questionne pas. Le ciel s’occupe de tout.

Mais ce sommeil n’est pas une paix. C’est une anesthésie. Une suspension de la lucidité. Un renoncement à comprendre le réel pour mieux l’accepter. Le prix de cette berceuse est lourd : elle empêche l’éveil collectif, elle freine l’émancipation rationnelle, elle retarde la prise de conscience de la mise en commun, de la contrainte d’exister, de l’innocence fondamentale de tous.

La souffrance règne inutilement, on ne peut la prévenir, on ne peut que tenter de soigner, mais elle ne fait que grandir.

Se réveiller ne signifie pas remplacer Dieu par le vide. Cela signifie remplacer la superstition par la compréhension, la foi aveugle par la lucidité, la soumission par la responsabilité collective. Cela signifie accepter que le sens ne nous est pas donné d’en haut, mais qu’il est à construire ici, entre êtres contraints d’exister, sans ciel pour nous surveiller, augmenter nos peurs et les justifier.

La religion ne disparait pas par combat. Elle disparait par compréhension. Le jour où l’humain cessera d’avoir besoin d’un père céleste pour apaiser son vertige, la berceuse deviendra inutile.

Et ce jour-là, le petit frère ouvrira enfin les yeux.


Et pour en finir avec ce triumvirat social diabolique… Faites ce que bon vous semble de l’affirmation suivante :

L’enrichissement et le pouvoir personnels sont incompatibles avec

la démocratie actuelle qui n’est que de la féodalité déguisée.

Fin – E. Berlherm

(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les loups-parasites comme pour les moutons.)


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