samedi 15 août 2026

Le Négationnisme de la Réalité Humaine

Le Négationisme de la Réalité Humaine

(La vérité est un bien public, donc un service public.)

Il existe un négationnisme plus vaste que tous les autres, parce qu’il ne nie pas seulement un crime, un massacre, un génocide ou une époque. Il nie la réalité même de l’être humain.

Il nie que personne ne demande à naitre.

Il nie que tout être humain soit jeté dans l’existence sans consentement.

Il nie que naitre signifie être livré à la souffrance, à la peur, à la maladie, à la violence, au vieillissement et à la mort.

Il nie que l’être humain ne se fabrique pas lui-même.

Il nie que chacun soit produit par un corps, un cerveau, une famille, une langue, une époque, une culture, une économie, une éducation, des institutions, des humiliations, des privilèges, des traumatismes, des hasards et des contraintes qu’il n’a pas choisis.

Puis, après avoir nié tout cela, la société accuse l’individu d’être ce qu’elle a fabriqué.

Voilà le Négationnisme de la Réalité Humaine.

Ce négationnisme ne se contente pas de déformer une théorie philosophique. Il ne se contente pas d’entretenir le mythe du libre arbitre, du mérite ou de la culpabilité absolue. Il produit des victimes. Il fabrique des coupables. Il justifie les hiérarchies, les exclusions, les humiliations, les prisons, les guerres et les massacres. Il transforme les conséquences en fautes personnelles, puis absout les systèmes qui les ont produites.

La société construit l’arène, fabrique les combattants, distribue les armes, impose les règles, organise les pénuries, puis accuse les blessés d’avoir saigné et les violents d’avoir frappé.

Elle fabrique les riches et les pauvres, puis appelle les uns méritants et les autres incapables.

Elle fabrique les dominants et les dominés, puis prétend que l’ordre social exprime la valeur naturelle de chacun.

Elle fabrique les croyances, les obéissances et les fanatismes, puis s’étonne de voir apparaitre les persécuteurs qu’elle a elle-même préparés.

Elle fabrique les victimes, fabrique ceux qui les écrasent, puis se lave les mains dans le sang des deux.

Une négation qui tue

Le Négationnisme de la Réalité Humaine a déjà accompagné près de cent-milliards d’existences humaines, toutes promises à la mort, et dont l’immense majorité s’est déjà achevée. Mais parler de cent-milliards de morts reste encore trop propre, trop abstrait, trop statistique.

Il faut imaginer cent milliards d’êtres arrachés au néant, exposés à tout, puis détruits.

Cent-milliards d’êtres ayant connu la faim, la peur, la perte, l’abandon, la maladie, la fatigue, l’angoisse, le vieillissement ou la douleur.

Cent-milliards d’êtres ayant été contraints de perdre ce qu’ils aimaient, ou d’être perdus par ceux qui les aimaient.

Cent milliards d’êtres fabriqués pour mourir.

Et l’on continue d’appeler cela un don.

On parle du « don de la vie » comme si quelqu’un avait demandé à le recevoir.

On parle du « miracle de la naissance » sans rappeler qu’il s’agit aussi de la fabrication certaine d’un mort.

On parle de la « beauté de l’existence » en faisant payer à d’autres le prix de cette beauté supposée.

On parle de « l’avenir de l’humanité » comme si l’humanité était un être qu’il faudrait sauver, alors qu’elle n’est qu’un mot utilisé pour réclamer la production indéfinie de nouveaux humains mortels.

La pérennité de l’espèce ne sauve personne.

Elle ne ressuscite aucun mort.

Elle ne répare aucune souffrance passée.

Elle ne protège aucun enfant à naitre.

Elle exige seulement que de nouveaux êtres soient produits pour remplacer ceux qui auront disparu.

La pérennité de l’espèce est une chaine de remplacement.

Chaque génération est poussée vers la mort après avoir reçu pour mission de fabriquer la suivante.

Chaque humain réel est sacrifié à une abstraction nommée humanité.

On célèbre la continuité de l’espèce sur l’amoncèlement de ses cadavres.

Naitre, c’est être livré à l’humanité

Mais le Négationnisme de la Réalité Humaine ne livre pas seulement les êtres aux souffrances dites naturelles. Il les livre à toutes les saloperies produites par l’humanité.

Naitre, ce n’est pas seulement risquer la maladie.

C’est risquer la guerre.

Ce n’est pas seulement risquer un accident.

C’est risquer la torture.

Ce n’est pas seulement devoir vieillir.

C’est pouvoir être réduit en esclavage, violé, déporté, affamé, exploité, humilié, emprisonné, bombardé, mutilé ou exterminé.

Procréer ne livre pas seulement un être à la mort. Cela le livre à tout ce que l’humanité peut inventer avant de le tuer.

La Shoah ne fut pas une anomalie tombée du ciel.

Elle fut humaine de part en part.

Elle fut préparée par des discours humains, administrée par des institutions humaines, exécutée par des mains humaines, rationalisée par des idéologies humaines et rendue possible par des populations humaines.

Elle fut rendue possible par la fabrication d’ennemis, par l’invention d’essences raciales, par la transformation de personnes en catégories, par l’obéissance, par la peur, par l’intérêt, par l’imprégnation, par la propagande, par la carrière, par l’indifférence et par la soumission aux institutions.

La rappeler ici ne signifie pas la dissoudre dans une généralité ni en diminuer la singularité historique. Cela signifie refuser le mensonge confortable selon lequel les crimes monstrueux seraient produits par des monstres étrangers à l’humanité.

Les auteurs de ces crimes ne sont pas sortis d’un enfer extérieur au monde humain.

Ils furent fabriqués parmi les humains.

Ils furent éduqués, imprégnés, récompensés, menacés, autorisés, équipés et organisés.

Les déclarer simplement « inhumains » permet précisément de ne rien comprendre.

C’est une manière de condamner les produits tout en protégeant la machine.

On dit : « Ils étaient des monstres. »

Ainsi, nul besoin d’examiner les systèmes pathogènes dans lesquels baigne l’humanité.

Nul besoin d’examiner l’école qui a enseigné l’obéissance.

Nul besoin d’examiner l’État qui a distribué les ordres.

Nul besoin d’examiner la culture qui a fabriqué l’ennemi.

Nul besoin d’examiner les hiérarchies, les intérêts, les peurs et les récompenses.

Le monstre est commode. Il apparait tout seul. Il ne compromet personne.

Le monstre permet à la société de nier qu’elle sait fabriquer des bourreaux.

Le grand mensonge de la responsabilité

Le Négationnisme de la Réalité Humaine atteint son sommet lorsqu’il affirme que chaque individu serait l’auteur souverain de lui-même.

Tu as échoué ? C’est ta faute.

Tu es pauvre ? Tu n’as pas assez travaillé.

Tu es violent ? Tu as choisi le mal.

Tu obéis ? Tu aurais dû résister.

Tu domines ? Tu as mérité ta place.

Tu possèdes ? Tu as mieux réussi.

Tu souffres ? Tu as mal dirigé ta vie.

Ce discours est une escroquerie morale.

Il efface la fabrication de l’être pour mieux lui attribuer les conséquences de sa fabrication.

Il transforme l’individu causé en cause première.

Il exige d’un cerveau qu’il domine les mécanismes qui le constituent, comme si une fonction pouvait prendre le pouvoir sur les mécanismes qui la produisent.

Il reproche à l’être humain de ne pas être devenu quelqu’un d’autre avec un corps qu’il n’a pas choisi, un cerveau qu’il n’a pas construit, une histoire qu’il n’a pas commandée et des possibilités qu’il n’a pas distribuées.

Puis la société ose appeler cela justice.

Elle fabrique des individus inégalement armés et prétend ensuite mesurer équitablement leur mérite.

Elle organise la rareté, la concurrence et le chantage vital, puis accuse les perdants d’avoir perdu.

Elle autorise l’accumulation, puis reproche aux dépossédés leur dépendance.

Elle apprend la violence, puis condamne ceux chez qui cette violence fonctionne trop bien.

Elle exige l’obéissance pendant l’enfance, puis invoque l’autonomie à l’âge adulte.

Elle fabrique sans relâche, mais ne répond jamais de ce qu’elle fabrique.

La machine à produire l’innocence des systèmes

Le Négationnisme de la Réalité Humaine ne sert pas seulement à accuser les individus. Il sert surtout à innocenter les systèmes.

Tant que l’individu est présenté comme la cause première de lui-même, la société peut se déclarer étrangère à ses actes.

Le pauvre est responsable de sa pauvreté : l’économie est innocente.

Le délinquant est responsable de sa violence : l’organisation sociale est innocente.

Le fanatique est responsable de sa haine : l’idéologie est innocente.

Le soldat est responsable de ses crimes : la guerre, les ordres et la nation sont innocents.

Le suicidé est responsable de son geste : les conditions qui l’ont détruit sont innocentes.

Le coupable absorbe tout.

Il devient l’égout moral dans lequel la société déverse ses propres causes.

On enferme un individu pour ne pas mettre en examen le monde qui l’a produit.

On punit une personne afin de ne pas juger les institutions.

On désigne un auteur pour éviter de remonter la chaine de fabrication.

La justice elle-même devient alors une cérémonie de négation.

Elle extrait artificiellement un individu de l’univers causal, le place seul sous la lumière, puis lui demande de répondre de tout ce qui l’a traversé.

Elle ne juge pas seulement un acte. Elle construit le mythe d’un être qui aurait pu, toutes choses identiques, être un autre.

Elle transforme l’impossibilité de se fabriquer soi-même en obligation de s’être mieux fabriqué.

Le crime permanent

Le Négationnisme de la Réalité Humaine est peut-être le plus ancien crime idéologique de l’humanité, parce qu’il permet tous les autres.

Il permet d’imposer l’existence en appelant cela amour.

Il permet d’exposer à la souffrance en appelant cela chance.

Il permet de fabriquer des inégalités en appelant cela nature.

Il permet de dominer en appelant cela mérite.

Il permet de punir en appelant cela justice.

Il permet de tuer en appelant cela sécurité.

Il permet de faire la guerre en appelant cela défense.

Il permet de produire des milliards de futurs morts en appelant cela avenir.

Ce négationnisme est partout parce qu’il protège presque tout ce qui existe.

Il protège la famille contre la mise en examen de la procréation.

Il protège la société contre la mise en examen de sa fabrication des individus.

Il protège la justice contre la mise en examen de la responsabilité.

Il protège le capitalisme contre la mise en examen du chantage vital.

Il protège les nations contre la mise en examen des guerres.

Il protège les religions contre la mise en examen de la culpabilité.

Il protège l’espèce contre la question la plus simple : au nom de quoi faut-il continuer à produire des êtres exposés à tout cela ?

La réponse est presque toujours la même : parce qu’il faut continuer.

Continuer quoi ?

La souffrance ?

La peur ?

Les guerres ?

Les hiérarchies ?

Les massacres ?

Les hôpitaux ?

Les prisons ?

Les cimetières ?

La réponse réelle est : continuer la machine, parce que la machine existe.

Voilà toute la grandeur du projet humain : reproduire le mécanisme pour éviter d’avoir à le juger.

L’humanité sait

L’excuse de l’ignorance ne tient plus.

L’humanité sait que chaque naissance produit un mort.

Elle sait que tout être peut souffrir atrocement.

Elle sait que certains seront torturés, violés, exploités, massacrés ou détruits psychiquement.

Elle sait que les sociétés fabriquent les comportements qu’elles condamnent.

Elle sait que les conditions initiales sont profondément inégales.

Elle sait que personne ne choisit son cerveau, son enfance, sa sensibilité, ses pulsions, ses capacités ou son époque.

Elle sait que les humains ne sont pas des causes premières.

Elle sait tout cela, puis continue de parler comme si chacun s’était choisi.

Ce n’est plus de l’ignorance.

C’est du négationnisme.

Un négationnisme quotidien, administratif, moral, familial, politique, judiciaire, économique et religieux.

Un négationnisme qui ne nie pas les cadavres après leur production, mais qui nie avant tout les mécanismes qui les rendent inévitables.

Un négationnisme qui transforme chaque catastrophe en exception pour ne jamais avoir à condamner la règle.

Un négationnisme qui pleure les victimes tout en préparant leurs remplaçants.

Le plus grand cimetière est devant nous

Près de cent-milliards d’humains ont déjà été produits et presque tous sont morts.

Ce bilan ne suffit pourtant pas.

Les défenseurs de la pérennité de l’espèce réclament encore des milliards, puis des dizaines de milliards, puis des centaines de milliards d’existences supplémentaires.

Ils nomment cela l’avenir.

Mais cet avenir est un cimetière en projet.

Chaque enfant espéré y possède déjà une place.

Chaque naissance célébrée ajoute un futur mort au bilan.

Chaque génération reconduit la dette sur la suivante.

Et plus l’humanité rêve de durer, plus elle programme de morts.

Une espèce éternelle serait une usine éternelle à produire des cadavres.

Une humanité durable serait une souffrance durable.

Une pérennité sans fin serait une exposition sans fin d’êtres innocents à toutes les formes de destruction naturelles et humaines.

Le Négationnisme de la Réalité Humaine consiste à appeler cette perspective une victoire.

Il consiste à regarder l’amoncèlement passé, à prévoir l’amoncèlement futur, puis à crier : « Longue vie à l’humanité ! »

Longue vie à quoi ?

À une abstraction qui ne souffre pas ?

À un mot qui ne meurt pas ?

À une espèce qui se maintient en consommant ses propres membres ?

Les humains réels, eux, ne sont jamais pérennes.

Ils passent.

Ils souffrent.

Ils perdent.

Ils meurent.

Seule la machine continue.

L’accusation

Nous accusons le Négationnisme de la Réalité Humaine d’avoir transformé la contrainte d’exister en cadeau.

Nous l’accusons d’avoir maquillé la fabrication des êtres en autonomie.

Nous l’accusons d’avoir inventé la culpabilité absolue pour éviter de juger les causes.

Nous l’accusons d’avoir justifié les hiérarchies par le mérite.

Nous l’accusons d’avoir protégé les systèmes en sacrifiant les individus.

Nous l’accusons d’avoir produit des victimes, puis de leur avoir reproché leur vulnérabilité.

Nous l’accusons d’avoir produit des bourreaux, puis de les avoir déclarés inexplicables.

Nous l’accusons d’avoir accompagné les guerres, les esclavages, les colonisations, les déportations, les tortures et les génocides.

Nous l’accusons d’avoir rendu pensable la Shoah en permettant la fabrication de catégories humaines réputées coupables d’exister.

Nous l’accusons d’avoir ensuite appelé monstres les êtres humainement fabriqués pour l’atrocité, afin de ne pas mettre en examen les sociétés capables de les fabriquer.

Nous l’accusons d’avoir déjà exposé près de cent-milliards d’êtres humains à la souffrance et à la mort.

Nous l’accusons de préparer des centaines de milliards de victimes futures au nom de la pérennité d’une espèce qui ne sauve aucun de ses membres.

Nous l’accusons enfin de cacher le crime sous les mots les plus doux : vie, naissance, amour, famille, mérite, responsabilité, justice, avenir, humanité.

Le Négationnisme de la Réalité Humaine n’est pas une erreur innocente.

C’est l’idéologie qui permet à l’humanité de continuer à produire ce qu’elle prétend déplorer.

Elle fabrique les souffrants, les coupables, les victimes, les bourreaux et les morts.

Puis elle se recueille devant leurs tombes.

Le plus grand scandale n’est pas que l’humanité ignore ce qu’elle fait.

Le plus grand scandale est qu’elle le sait suffisamment pour le nier.

Fin – E. Berlherm

(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les négationnistes comme pour les antisouffrances.)


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