De la layette au tombeau
La monétisation de l’existence humaine
(La vérité est un bien public, donc un service public.)
Mérite = Argent = Travail = Temps de vie
On dit volontiers que l’argent sert à vivre. La formule paraît banale. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’on la prend au pied de la lettre.
Dans nos sociétés, l’être humain n’entre pas dans le système monétaire lorsqu’il commence à travailler. Il y entre avant même de savoir ce qu’est l’argent. Sa conception engage déjà des moyens matériels. Sa naissance a un coût, sa layette a un coût, son logement, sa nourriture, ses soins, ses déplacements et son éducation ont un coût. Il ne possède encore rien, ne produit encore rien, ignore jusqu’à l’existence de la monnaie, et pourtant son existence est déjà intégrée à un système de dépenses, de propriété, de travail et de prélèvements.
De la layette au tombeau, l’existence humaine est monétisée.
On pourrait objecter que certaines choses demeurent gratuites. Respirer, par exemple. Mais est-ce réellement si simple ? L’inspiration elle-même ne déclenche certes aucun compteur. Pourtant, l’être qui respire doit respirer quelque part. Dans un appartement loué, une maison achetée, un jardin appartenant à quelqu’un, une ville dont l’air peut être pollué, un espace chauffé, ventilé, entretenu ou protégé. Il doit maintenir en état les organes qui lui permettent de respirer. Si l’air devient dangereux, apparaissent les masques, les systèmes de filtration, les consultations, les médicaments, les hôpitaux, les personnels de santé et les équipements de protection. Même l’air apparemment gratuit est respiré par un organisme dont la possibilité de continuer à fonctionner dépend d’un environnement matériel profondément monétisé.
Il en va de même pour dormir, marcher, boire, manger, se laver, se chauffer, se protéger, se soigner ou simplement laisser passer les heures. Aucun de ces mécanismes biologiques n’a été choisi par celui qui les subit. Pourtant, leur maintien exige continuellement des conditions matérielles auxquelles la société organise l’accès.
L’argent ne monétise donc pas seulement le travail. Il s’interpose entre l’être humain et une grande partie des conditions nécessaires à la poursuite de son existence.
Cette situation prend un sens particulier lorsqu’on part de la contrainte d’exister. Celui qui existe n’a pas choisi d’avoir faim, soif, froid, besoin d’abri, besoin de soins, besoin d’un territoire où poser son corps. Il n’a pas choisi non plus d’être fabriqué dans un monde où ces besoins ont déjà été intégrés à des systèmes de propriété, de monnaie, de travail, de lois et d’administration.
L’ordre initial est déjà donné : exister.
Et exister signifie nécessairement agir.
Il faut respirer, chercher de quoi manger, entretenir son organisme, éviter les dangers, se déplacer, se protéger, réparer le corps lorsqu’il se dégrade. L’existence impose donc elle-même une activité permanente. Les ordres sociaux viennent ensuite modifier l’itinéraire de cette activité initialement contrainte : il faut obtenir de l’argent, respecter les règles d’accès aux ressources, payer, travailler, déclarer, demander des autorisations, acquitter des impôts, occuper les espaces selon les formes reconnues par la société.
La contrainte n’implique pas pour autant un contrôle de chacun de nos gestes. Un prisonnier peut généralement se lever, s’asseoir, marcher, penser, parler ou dormir comme il l’entend à l’intérieur de sa cellule. Cette marge d’action ne fait pas disparaître la prison. Elle signifie seulement que la contrainte définit un espace dans lequel certaines variations demeurent possibles.
L’être humain moderne dispose lui aussi d’une vaste cellule. Elle mesure approximativement 510 millions de kilomètres carrés : la surface de la Terre. Il peut y circuler plus ou moins librement, mais seulement à l’intérieur de territoires appropriés, administrés, réglementés, nationalisés ou privatisés. Il ne sort jamais réellement de l’espace humain organisé. Quitter un État consiste généralement à entrer sous la juridiction d’un autre.
La majorité elle-même ne constitue donc qu’une émancipation partielle. L’enfant cesse d’être soumis à l’autorité de ses parents, mais l’adulte ne devient jamais indépendant de la puissance sociale qui l’a déjà intégré à un territoire, à une monnaie, à des lois et à des obligations. L’autorité parentale prend fin ; l’administration sociale continue.
L’être humain demeure administré pendant toute son existence.
La société ne commande évidemment pas chacun de ses mouvements. Elle n’en a pas besoin. La contrainte fondamentale est déjà en place : l’être doit continuer à faire fonctionner le corps qui lui a été imposé. La société se contente ensuite d’organiser les chemins par lesquels il pourra obtenir les ressources nécessaires à cette continuation.
C’est ici qu’apparaît le chantage vital.
Celui qui ne dispose pas des moyens matériels nécessaires pour vivre doit généralement obtenir de l’argent. Et le moyen ordinaire d’en obtenir consiste à mettre quelque chose de lui-même à la disposition d’autres humains ou d’une institution : son corps, ses capacités, son attention, ses compétences, son obéissance et surtout son temps.
On dit qu’il vend son travail.
Mais ce qu’il vend réellement est une portion irréversible de son existence.
Une heure travaillée n’est pas seulement une unité économique. C’est une heure de vie biologique qui ne reviendra jamais. Le produit fabriqué pourra être remplacé. La machine pourra être réparée. L’argent pourra revenir. L’entreprise pourra changer de propriétaire. Mais l’heure vécue par celui qui travaillait est définitivement passée.
L’argent acquiert alors une signification beaucoup plus profonde que celle d’un simple intermédiaire d’échange.
Posséder de l’argent, c’est posséder du temps de vie humain potentiel.
Il ne s’agit pas de posséder juridiquement les personnes comme des objets. Il s’agit de posséder le moyen socialement reconnu d’obtenir les produits, les services et la disponibilité auxquels des êtres humains consacreront une partie de leur existence. Celui qui possède de l’argent peut acheter un repas préparé par quelqu’un, habiter une construction réalisée par d’autres, se faire transporter, soigner, conseiller, divertir, protéger, assister ou servir par des personnes qu’il ne connaît parfois même pas.
L’identité de ces personnes importe peu au fonctionnement du système. L’argent donne accès au temps de vie d’êtres humains indéterminés.
Plus on possède d’argent, plus on possède potentiellement de temps de vie humain mobilisable.
Il n’existe évidemment pas d’équivalence fixe permettant d’écrire qu’un euro correspondrait toujours à un certain nombre de minutes humaines. Les valeurs attribuées au travail varient considérablement. Une heure d’un travailleur peut être payée quelques dizaines d’euros, celle d’un autre des centaines ou des milliers. Mais cette différence monétaire ne change rien au phénomène biologique fondamental : dans chaque cas, une heure irréversible vient de disparaître de la durée d’une existence humaine.
La société donne ainsi des prix différents au temps de vie.
Et ces prix différents deviennent des pouvoirs différents.
Celui qui manque d’argent doit céder une partie de son propre temps de vie pour en obtenir. Celui qui en possède beaucoup peut utiliser cet argent pour acquérir les productions et le temps d’activité de ceux qui en manquent.
Le système fonctionne donc dans les deux directions : certains vendent leur temps de vie ; d’autres accumulent les moyens d’en acheter.
Le mérite vient ensuite fournir à cette organisation une justification morale.
On dira que celui qui gagne davantage le mérite parce qu’il travaille davantage, parce qu’il est plus compétent, plus intelligent, plus audacieux, plus productif, plus discipliné ou plus utile. Mais aucune de ces caractéristiques n’a été créée par l’individu lui-même. Son cerveau, son corps, sa mémoire, son énergie, son milieu familial, son éducation, ses rencontres, ses opportunités, ses avantages, ses handicaps et ses capacités d’effort ont tous été fabriqués par des mécanismes qui le précèdent et le traversent.
Le mérite transforme pourtant ces différences fabriquées en différences de revenus.
Puis ces différences de revenus deviennent des différences de possession du temps de vie d’autrui, mais aussi des différences de conditions et de qualité de vie, et souvent des différences de santé et de longévité.
Celui qui possède davantage d’argent peut généralement mieux protéger son logement, son alimentation, son repos, ses soins, son environnement, son confort, ses déplacements et son temps disponible. Il peut déléguer davantage de tâches à d’autres et préserver davantage le sien.
L’argent accomplit alors un double mouvement.
Il permet à certains de disposer davantage du temps des autres, tout en leur donnant davantage de moyens de protéger leur propre temps de vie.
Le mérite ne sert donc pas seulement à justifier une distribution inégale de monnaie. Il contribue à légitimer une distribution inégale du pouvoir sur l’existence humaine elle-même.
L’inégalité monétaire finit par revenir vers les corps qui l’ont produite.
Celui qui dispose de peu d’argent peut devoir consacrer une grande partie de son existence à assurer simplement la continuation de cette existence. Celui qui dispose d’une grande fortune peut utiliser le travail accumulé ou futur d’une multitude de personnes pour dégager son propre temps, améliorer ses conditions de vie et parfois augmenter ses chances de vivre plus longtemps.
Tout cela se déroule dans une existence que personne n’avait initialement demandée.
On fabrique l’être humain. On lui impose le fonctionnement biologique de son corps. On l’intègre immédiatement à une famille, un territoire, une nation, une organisation juridique et une économie. Puis on considère qu’à sa majorité il devient libre, alors qu’il reste soumis à la nécessité d’entretenir le corps qu’il n’a pas demandé, à l’administration de la société dans laquelle il a été placé et au système monétaire qui organise l’accès à une grande partie des moyens nécessaires pour continuer.
Il existe donc une étrange continuité entre la naissance et la mort.
L’être humain est fabriqué sans consentement, administré sans possibilité réelle de sortir de toute administration, et contraint d’obtenir les moyens matériels permettant de poursuivre une existence qu’il n’a pas choisie.
C’est en ce sens que l’on peut parler, dans une analyse fonctionnelle, d’un esclavage social.
L’esclave moderne n’est pas nécessairement enfermé derrière des barreaux. La contrainte peut lui laisser des millions de kilomètres carrés pour se déplacer, des milliers de métiers possibles, des choix de consommation et une multitude de décisions quotidiennes. Cela ne supprime pas la contrainte fondamentale. Un prisonnier reste prisonnier même lorsqu’il choisit où s’asseoir dans sa cellule.
La liberté de mouvement à l’intérieur du système ne constitue pas une liberté de sortir du système.
La contrainte d’exister précède donc toutes les autres. Elle produit l’obligation d’agir. La société organise ensuite les conditions de cette action, en particulier par la propriété, l’argent, le travail et la puissance publique. Les contraintes particulières ne sont que des changements d’itinéraire à l’intérieur d’un parcours dont l’ordre initial — continuer à exister — demeure actif jusqu’à la mort.
Nous avons tellement pris cette organisation pour une évidence que nous ne voyons presque plus ce qu’elle met réellement en circulation.
Pas seulement des marchandises. Pas seulement des services. Pas seulement des chiffres sur des comptes.
Des portions d’existence humaine. Du temps de corps vivants. De la layette au tombeau.
Fin – E. Berlherm
(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les loups comme pour les moutons.)