lundi 5 janvier 2026

Imprégnation, ordre de mémorisation et architecture mentale initiale

 

Imprégnation, ordre de mémorisation

et architecture mentale initiale

(La vérité est un bien public, donc un service public.)

Quand on parle d’« imprégnation », on utilise un mot commode, mais trompeur. Il donne l’impression d’un phénomène quasi-mystique, alors qu’il s’agit d’un processus entièrement mécanique : la toute première mise en mémoire. Ce premier stockage n’a rien de magique ; il n’est que la conséquence du fonctionnement naturel du cerveau. Mais, parce qu’il est premier, il acquiert une importance démesurée. Les premières mémorisations sont les grandes autoroutes du système mental. Elles deviennent les matrices, les moules dans lesquels se couleront toutes les reconnaissances ultérieures.

Les tout premiers objets mentaux perçus — humains, arbres, couleurs, sons, textures — forment les empreintes initiales. Le premier humain perçu, le premier arbre, la première couleur ne sont pas seulement les premiers exemples d’une catégorie : ce sont les prototypes qui vont structurer la classe tout entière. Chaque nouvel exemplaire rencontré sera décodé en fonction de cette empreinte initiale : reconnu comme appartenant à la même nature, renforçant le noyau de la catégorie, ou s’y opposant en apportant un écart local. Mais ces écarts ne peuvent pas se multiplier à l’infini : la plasticité est grande, mais la structure de base impose ses limites. Le cerveau ne reconstruit jamais entièrement sa taxonomie : il ajuste, il affine, il ajoute des branches, mais la racine reste la première.

Chez l’humain — comme chez l’animal —, le premier objet mental majeur est presque toujours une personne. Mais dire cela n’est qu’effleurer la réalité. L’importance de la mère est encore plus grande que ce que la simple exposition première laisserait penser. Elle n’est pas seulement le premier visage : elle est le premier objet mobile, le premier vecteur d’intersections. C’est sa mobilité — ou les déplacements qu’elle impose en portant l’enfant — qui permet au cerveau en construction de croiser, superposer et découper les informations. C’est elle qui permet la fabrication progressive de la notion d’espace, puis la fabrication même des objets mentaux. Sa mobilité crée les transitions, les variations, les continuités, les ruptures : en un mot, tout ce qui donne forme au champ mental.

La mère devient ainsi l’objet organisateur, le gabarit humain initial, l’ossature sur laquelle se construira l’ensemble de la catégorie « personne ». Les autres humains viendront enrichir la classe, mais jamais la refonder. Il n’y a pas de deuxième matrice. Konrad Lorenz l’a montré : le cerveau enregistre qui est là en premier, quelle que soit la nature de cet être — humain, animal ou même machine. La mécanique l’emporte sur la symbolique.

L’« imprégnation » n’est donc rien d’autre qu’un mot pour désigner ce premier moulage de la mémoire. Ce n’est pas un phénomène culturel ou affectif avant tout ; c’est la conséquence nécessaire d’un système neuronal qui doit commencer quelque part. Toutes les fonctions mentales — attention, reconnaissance, hiérarchisation — s’appuient sur cet ordre initial. C’est l’ordre qui donne le sens.

Et parce que cet ordre est fondateur, il explique aussi pourquoi le vieillissement efface les détails, mais rarement les grandes lignes. Ce qui a été appris en premier, renforcé le plus profondément, structuré comme base, reste plus stable. Non par miracle, mais parce qu’il est devenu le noyau autour duquel tout le reste s’est organisé.

Et il est donc capital, essentiel de bien commencer l’apprentissage de bébé.

Fin — E. Berlherm

(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les loups comme pour les moutons.)


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