Ni sel ni sucre
(La vérité est un bien public, donc un service public.)
La souffrance n’est ni un ingrédient ni une exception
Les personnes opposées à la procréation sont souvent qualifiées d’antinatalistes. On leur reproche de fonder leur position sur la lutte contre la souffrance. Leurs adversaires leur opposent en général deux arguments : soit que la souffrance serait le « sel de la vie », sans lequel le bonheur serait inconcevable, soit que la souffrance ne serait pas systématique et que certaines vies peuvent être heureuses. Ces deux arguments reposent pourtant sur des confusions profondes.
Imposer l’existence à un être humain, ce n’est pas seulement lui imposer un corps biologique. C’est lui imposer un système mental complet : des désirs, des frustrations, des peurs, de l’ennui, des attentes, des espoirs, des attachements et des pertes. Même le bonheur, lorsqu’il existe, est un état mental imposé. Or on ne voit pas au nom de quel principe il serait légitime d’imposer à quelqu’un une économie affective entière, qu’elle soit heureuse ou malheureuse. Le problème n’est pas la qualité des états mentaux, mais le fait même de forcer un système sensible à exister.
Dans une perspective rationaliste et mécaniste, il faut rappeler que le cerveau humain n’est rien d’autre qu’une machine à intégrer des informations produites par le monde physique, la société humaine et sa culture. Il ne produit pas des vérités, il produit des opinions. Il réagit à des stimulations, assemble des représentations, rationalise à postériori ce qu’il subit. Son jugement n’est pas un arbitre universel : c’est un produit local de son environnement biologique et social.
La souffrance, en revanche, n’est pas une opinion. Elle est une réalité biologique brute. Elle traverse tout le monde animal sans exception. Tous les organismes vivants cherchent à l’éviter, à la fuir, à la neutraliser. Aucun être vivant ne recherche spontanément la douleur pour elle-même. La souffrance est un signal d’alerte, un mécanisme de contrainte, un outil de sélection. Elle n’est ni interprétative ni culturelle. Elle est fonctionnelle. Les opinions varient, la souffrance ne varie pas.
L’argument selon lequel la souffrance serait le sel de la vie repose sur une confusion entre fonctionnement psychologique et justification morale. Le cerveau humain fonctionne par contraste : il compare les états, il évalue relativement. Il est donc vrai que le plaisir est perçu relativement à des états moins agréables. Mais ce constat descriptif ne fonde en rien une légitimation de la souffrance. Ce n’est pas parce qu’un système nerveux compare qu’il faudrait produire des états négatifs pour donner de la valeur aux états positifs. On ne justifie pas la torture sous prétexte qu’elle ferait apprécier la liberté ni la faim sous prétexte qu’elle ferait apprécier la nourriture ni la maladie sous prétexte qu’elle ferait apprécier la santé. Transformer la souffrance en ingrédient existentiel revient à esthétiser le mal.
On confond également l’explication à postériori avec la justification à priori. Il arrive que des individus donnent du sens à leurs souffrances passées, qu’ils transforment des traumatismes en récits valorisants. Mais ce mécanisme est une stratégie de survie psychique. Le cerveau cherche du sens pour supporter ce qui lui a été imposé. Cela ne constitue en rien un argument en faveur de l’imposition de la souffrance.
Si l’on pousse jusqu’au bout la logique du « sel de la vie », on aboutit nécessairement à une conclusion absurde : il faudrait faire souffrir volontairement quelqu’un pour améliorer la qualité de son existence future. On pourrait traumatiser pour enrichir, détruire pour donner du sens, torturer pour éduquer. Cette logique a toujours été celle des systèmes autoritaires, des initiations violentes, des idéologies sacrificielles. Elle transforme la violence en pédagogie.
Dès que l’on parle d’« ingrédient moral », on fait entrer la religion dans le débat. La souffrance devient alors une épreuve, une purification, une étape nécessaire d’un plan supérieur. Mais cette vision est logiquement intenable. Un dieu parfait devrait-il souffrir pour être parfait ? S’il ne souffre pas, il ne connait pas la condition de ses créatures et demeure indifférent. S’il souffre, il est vulnérable et donc imparfait. Et s’il a créé un monde où la souffrance serait nécessaire, il est soit impuissant, soit cruel, soit incohérent. La souffrance rédemptrice est une contradiction conceptuelle.
L’argument selon lequel la souffrance ne serait pas systématique est tout aussi fragile. Le problème n’est pas que tout le monde souffre de la même façon, mais que la souffrance soit structurellement possible et incontrôlable. Procréer, c’est exposer un être à un système biologique vulnérable, soumis à la maladie, au vieillissement, à la douleur, à la perte et à la mort, sans aucune garantie. C’est une exposition forcée au risque. On n’a jamais le droit d’imposer un risque majeur à un tiers sans son consentement, même si ce risque ne se réalise pas toujours. On ne justifie pas une roulette russe sous prétexte que certains s’en sortent indemnes.
La souffrance ne se raisonne pas en moyenne statistique. Elle se vit individuellement. Il suffit d’un accident, d’un cancer, d’une dépression, d’une malformation, d’une agression ou d’une misère sociale pour que toute la rhétorique du « bonheur possible » devienne insignifiante. L’existence n’est pas un jeu de probabilités abstraites. C’est une expérience vécue irréversible.
Contrairement à ce que prétendent les défenseurs de la procréation, la souffrance est en réalité systématique, car elle est inscrite dans la mécanique même du vivant. Le corps humain fonctionne par chantage permanent : faim, soif, fatigue, douleur, maladie, vieillissement, angoisse de survie. La vie dit en permanence : souffre, ou meurs. Même le plaisir n’est qu’une suspension provisoire de cette contrainte. Si la souffrance était réellement nécessaire au bonheur, alors il faudrait se laisser mourir de faim pour être heureux. Or tout le vivant est construit pour lutter contre la souffrance. Ce seul fait suffit à montrer que la souffrance n’est pas un ingrédient moral, mais le moteur coercitif de la condition biologique.
Il faut également rappeler que l’attachement à la pérennité de l’espèce, si cher aux natalistes, est directement issu de l’imprégnation animale. La reproduction est un réflexe évolutif inscrit dans la structure même du vivant. L’humain n’y échappe pas. Il hérite de ce programme et le justifie ensuite par des récits, des valeurs, des traditions, des idéologies, des religions ou des concepts moraux. Le natalisme n’est donc pas une position rationnelle : c’est une rationalisation de l’animalité. Les défenseurs de la reproduction ne font que justifier, par le langage et la culture, un processus mécanique de réplication qui existait bien avant eux et qui se poursuivra sans eux. Ils confondent la continuité biologique avec une nécessité morale. Ils transforment un automatisme évolutif en devoir civilisationnel.
À l’inverse, ceux qui s’opposent à la souffrance ne font pas l’apologie d’un instinct. Ils tentent au contraire d’utiliser la raison pour enrayer un processus mécanique aveugle qui n’a aucune finalité, aucune utilité globale, aucun projet, aucun sens. La réplication du vivant ne vise rien d’autre que sa propre perpétuation, sans égard pour ce qu’elle produit en termes de douleur, de destruction, de lutte et de mort.
Enfin, il est difficile de soutenir que le bonheur serait un argument suffisant dans un monde saturé de souffrance. Pour être heureux durablement dans un monde de famines, de guerres, de maladies, de misère sociale, de condition animale et de mort universelle, il faut nécessairement ne pas voir, ne pas vouloir voir, ou ne pas ressentir. Autrement dit, le bonheur suppose une forme d’aveuglement ou d’insensibilité. Un individu réellement conscient de la souffrance globale du vivant ne peut être béat. S’il ne souffre pas de la souffrance des autres, il n’est pas sage : il est moralement déficient.
La souffrance n’est donc ni un accident, ni une exception, ni un ingrédient existentiel. Elle est une propriété mécanique du vivant. La vie n’est pas une saveur. Elle n’est ni sel ni sucre. Elle est une contrainte. Et la question n’est pas de savoir si certaines vies peuvent être heureuses, mais s’il est légitime d’imposer une existence dans un système où la souffrance est structurellement inscrite.
Fin — E. Berlherm
(La contrainte d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les tortionnaires comme pour leurs victimes.)
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