samedi 31 janvier 2026

Triumvirat social

 

Triumvirat social

(La vérité est un bien public, donc un service public.)

(Le système « capitalisme – gouvernance – religion »)

Né en 1948, je suis, par l’expérience propre à mon âge, pleinement légitime pour témoigner de ce que j’ai observé de la Vie, de la société, de l’humanité, des individus et de leurs rapports, ainsi que de la science et de la philosophie. Il ne s’agit pas d’une prétention mais d’une responsabilité : celle que toute personne ayant longuement traversé l’existence devrait assumer envers ses contemporains, avant d’aller, à son tour, visiter la tombe de l’intérieur.

Il était temps. D’autres s’y essaient beaucoup trop tôt, sans avoir encore acquis ni la distance, ni la maturité, ni ce que l’on ose parfois appeler la « sagesse », quand ce n’est pas simplement la compétence — mais pour certains, c’est surtout un moyen de gagner leur vie. Et il faut bien la gagner, cette vie, ce qui, en soi, demeure déjà une aberration, voire une absurdité fondatrice de notre condition.

Chapitre 1 - Le sac de nœuds de vipères

1. Introduction : l’illusion du progrès dirigé

Les sociétés modernes se bercent de l’idée que les dirigeants actuels, plus “éduqués”, plus “numériques”, ou plus “démocratiques”, seraient capables de sortir le monde du désordre hérité des anciens hiérarques, capitalistes et chefs religieux. C’est une illusion persistante : les nouveaux gestionnaires ne réforment pas le système, ils l’optimisent et ils le cristallisent. Le progrès des moyens n’a pas transformé la finalité : maintenir le pouvoir de quelques-uns sur tous les autres. Le monde ne s’est pas libéré du passé, il en a simplement perfectionné les instruments de domination.

2. La structure triadique du pouvoir mondial

L’organisation planétaire contemporaine repose sur trois systèmes imbriqués :

  1. le système capitaliste, qui concentre le pouvoir économique et la vitesse d’action ;

  2. le système de gouvernance, qui administre et légitime ;

  3. le système religieux et culturel, qui façonne les valeurs et la soumission.

Ces trois systèmes ne sont pas indépendants : chacun soutient les deux autres. Ils fonctionnent comme trois organes distincts d’un même organisme social. Le capitalisme détient la ressource de la vitesse et de l’argent ; il assure le mouvement, la production et l’expansion, mais il a besoin de la gouvernance pour garantir la légalité de ses pratiques et de la religion pour fournir la morale du mérite qui justifie la richesse. La gouvernance, quant à elle, détient le pouvoir administratif et législatif ; elle prétend réguler, mais sa stabilité dépend de la croissance économique et donc du capital. Elle puise aussi dans la religion la légitimité morale nécessaire à l’obéissance du peuple. Enfin, la religion, dépositaire de la culture et des symboles, conserve son pouvoir sur les consciences ; elle assure la cohésion par la résignation et la justification des hiérarchies, mais elle dépend du capital pour sa diffusion et de la gouvernance pour sa reconnaissance officielle. Chacun de ces trois systèmes tire donc sa force des deux autres : le capitalisme, la gouvernance et la religion forment un triangle d’interdépendance, où chaque sommet renforce et protège les deux autres tout en prétendant les contrôler.

Ce réseau forme un organisme symbiotique : aucun de ses membres ne peut se maintenir sans les deux autres. La domination moderne est systémique, non individuelle.

3. Origine du système : la surpopulation et la peur du chaos

L’imbrication de ces trois forces trouve son origine dans un phénomène matériel : la surpopulation locale, devenue mondiale par l’exploitation planétaire. La multiplication des humains a engendré la rareté, la complexité, la hiérarchie et la nécessité d’une gestion centralisée. Pour maintenir la cohésion, il a fallu :

  • des structures économiques pour répartir les ressources ;

  • des structures politiques pour encadrer les comportements ;

  • des structures religieuses pour imposer la résignation et la patience.

Ainsi, les trois systèmes ne sont pas des complots, mais des réponses opportunistes à la même contrainte initiale : gérer le trop-plein humain. Une fois stabilisés, ils se sont consolidés les uns par les autres jusqu’à devenir indémontables.

4. Le capitalisme : la vitesse comme arme de domination

Le capitalisme contemporain détient un avantage décisif : la vitesse. Grâce au pouvoir de l’argent, il peut déplacer des masses financières, influencer des marchés, modifier des opinions en quelques secondes. Son action n’a plus besoin de lente planification : elle est instantanée, algorithmique, anticipatrice.

En face, les systèmes sociaux et démocratiques reposent sur la délibération lente, la discussion, l’accord collectif. La différence de vitesse crée un déséquilibre structurel : le capital frappe avant que la conscience publique n’ait eu le temps de se former.

L’argent permet ainsi de déstabiliser tout régime hostile à la logique du profit : les expériences socialistes, communistes ou simplement rationnelles. Les capitalistes attaquent tout système qui limite leur pouvoir, qu’il soit dictatorial ou théocratique. Leur arme principale n’est pas la force militaire, mais la déstabilisation financière et médiatique, plus efficace et plus propre.

Un milliardaire peut prendre en une heure des décisions qu’un peuple mettra dix ans à corriger. La démocratie fonctionne à la vitesse du dialogue ; le capitalisme, à la vitesse de la lumière. Cette asymétrie temporelle suffit à rendre tout pouvoir populaire structurellement vulnérable.

5. La gouvernance : la dépendance fonctionnelle

Le pouvoir politique prétend contrôler le capital, mais il en dépend. Les gouvernants écrivent des lois pour réguler les marchés, mais ces lois sont rédigées avec la collaboration des marchés. Ils gèrent la population, mais leur survie électorale dépend de la croissance économique, donc des détenteurs de capitaux.

Le système administratif, par nature lent et hiérarchique, cherche la stabilité ; il est donc aisément manipulé par ceux qui maîtrisent la volatilité. Sous prétexte de “réguler”, la gouvernance consolide en réalité la docilité économique du peuple. Le politique devient un service annexe du capital, chargé d’assurer la paix sociale.

6. La religion : la couche morale du système

La religion, même là où elle a perdu son pouvoir institutionnel, conserve son rôle mémétique et moral.

Elle reste le logiciel invisible de la culture collective. Les réflexes de soumission, de culpabilité, d’espérance, ou de punition, en proviennent directement. On peut vivre dans un État laïc et penser religieusement. Le religieux ne survit pas par la foi, mais par les habitudes mentales qu’il a inscrites dans le langage, l’éducation et la morale.

Il légitime le capitalisme en glorifiant le mérite et la richesse ; il justifie la gouvernance en prônant l’obéissance et la patience. Il reste la plus subtile des trois vipères : celle dont le venin agit avant la morsure.

7. Le mécanisme général : interdépendance et autorégulation

Le capitalisme, la gouvernance et la religion forment un système de rétroaction positive. Chacun alimente la puissance des deux autres :

  • Le capitalisme finance la gouvernance et la religion.

  • La gouvernance légalise les pratiques du capitalisme et protège la religion.

  • La religion moralise la domination et endort la contestation.

Cette boucle est auto-entretenue. Elle s’adapte à toute tentative de réforme en absorbant les critiques : le capitalisme se repeint en “vert”, la gouvernance en “participative”, la religion en “spirituelle”.

Le système n’a pas besoin de se défendre : il se reconfigure.

8. Les faiblesses du système triadique

Pour qu’un tel ensemble puisse être ébranlé, il faut cibler ses points faibles :

  1. La dépendance du capitalisme à la consommation : réduire volontairement la demande sur les secteurs à rente (sobriété ciblée).

  2. La dépendance de la gouvernance à la légitimité : exiger la transparence et la traçabilité publique des décisions.

  3. La dépendance de la religion à la crédulité : enseigner le fonctionnement réel du cerveau, des émotions et des biais.

  4. La dépendance du système entier à la peur : sécuriser les besoins vitaux pour neutraliser le chantage à la survie.

Ces quatre axes résument la stratégie de “désactivation systémique”.

9. Le peuple et la lenteur rationnelle

Le peuple n’a ni la vitesse du capital, ni la centralisation du pouvoir religieux, ni la structure hiérarchique des gouvernements. Sa seule force est la conscience collective, lente mais cumulative. C’est elle qui, lorsqu’elle s’éveille, rend la manipulation plus coûteuse et la propagande moins efficace.

Mais cette conscience ne se construit qu’en retirant le chantage matériel : si chaque humain disposait de ce que j’appelle le contrat natal — l’assurance inconditionnelle de ses besoins vitaux —, le capitalisme perdrait sa principale arme : la peur du manque.

La lenteur de la raison doit devenir la nouvelle vitesse de la liberté.

10. Conclusion : démêler le sac de nœuds

Le monde n’est pas dirigé par des individus, mais par un système de complicités structurelles. Le capitalisme agit, la gouvernance encadre, la religion justifie. Leur efficacité repose sur la coordination de leurs vitesses et de leurs récits.

Démêler le sac de nœuds de vipères, ce n’est pas couper les têtes : c’est ralentir le rythme du venin, désactiver les réflexes de soumission, et réapprendre la lenteur consciente du jugement collectif.

La raison ne sera jamais aussi rapide que l’argent, mais elle peut être infiniment plus stable. Et, espérons que la vipère à trois têtes de nœud soit Ouroboros, et qu’elles finissent dans la boucle par dévorer son unique queue.


Chapitre 2 - La Loi du plus Fort

La Loi du plus fort chez les humains a été régulée en partie par les lois. Les Droits humains disent que nous sommes égaux en droit. Ainsi ceux qui sont bien dotés physiquement par la Nature ne profitent pas outrageusement des plus faibles. Cela devrait avoir comme conséquence que les plus intelligents ne soient pas dominé par les plus forts, ce qui devrait permettre à cette faculté particulière de l’humanité de se développer. Mais ce n’est pas ce qui s’est produit.

Ce n’est pas l’intelligence qui a été mise en avant, c’est la ruse. Deux astuces essentielles ont été instituées qui permettent d’outrepasser le principe d’égalité entre individus. Ce sont ceux de la hiérarchie-féodale et de l’argent.

Au plan international, la loi du plus fort a été bannie par l’Organisation des Nations Unies. Les Nations grandes comme petites sont souveraines et sont donc censées être égales. Mais ce n’est pas le cas. Les nations les plus puissantes mettent leur véto quand cela leur convient, rompent les traités quand cela leur convient, se lancent dans des guerres contre d’autres états souverains quand cela leur convient. Mais ce ne sont pas réellement les Nations qui font ça, ce sont leurs gouvernants qui se sont hissés au pouvoir par la ruse et certainement pas par leur intelligence.

Le fait le plus universel de notre condition humaine est aussi celui que l’on oublie le plus facilement : nul n’a choisi d’exister. La vie dans sa totalité est une contrainte absolue, imposée à chacun sans consentement.

N’est-il pas évident que si l’existence est subie alors nul ne peut être tenu responsable d’exister ? Nous ne sommes pas coupables d’être là, et pas plus de nos actes. Cette innocence est partagée par chacun, quels que soient son origine, son milieu ou ses choix ultérieurs.

De cette innocence découle une conséquence inéluctable : tous les humains ont la même légitimité à poursuivre l’existence qui leur a été imposée. Aucun ne peut être considéré comme supérieur, aucun comme inférieur, pour la simple raison que nous avons été désirés par tous de façon implicite.

Depuis l’aube des sociétés humaines, les rapports entre individus se sont structurés autour d’un principe animal : la loi du plus fort. À l’origine, cette force était littéralement musculaire : le plus robuste imposait sa volonté au plus faible. Mais avec le temps, l’humanité a cherché à dépasser cette logique primitive. Les lois, les droits humains et les institutions ont été conçus pour supplanter la violence physique par l’intelligence individuelle et collective, en instaurant l’égalité et la justice comme nouveaux fondements de la vie commune.

Pourtant, malgré ces efforts, la loi du plus fort n’a pas disparu : elle s’est transformée, en fait elle s’est renforcée. La force n’est plus seulement celle des muscles ; elle réside désormais dans la richesse et dans la hiérarchie, deux instruments qui prolongent l’inégalité sous d’autres formes. Le système protège ce nouveau genre de force sans limites.

L’accumulation individuelle de richesses n’est pas seulement dangereuse : elle est contraire à l’éthique et incompatible avec l’égalité proclamée par les droits humains. L’enrichissement personnel institue un déséquilibre fondamental : celui qui possède plus détient automatiquement plus de pouvoir et plus de libertés que celui qui possède moins. C’est la légalisation d’une inégalité structurelle.

Dans le capitalisme moderne, cet enrichissement est non pas un accident, mais le moteur du système. Vouloir supprimer l’enrichissement personnel sans remettre en cause ce modèle reviendrait à le vider de sa substance. Même dans son sens ancien, où « capitalisme » signifiait simplement « état de celui qui est riche », la richesse n’était déjà qu’un signe de domination. Aujourd’hui, cette domination s’exprime par la capacité des plus riches à influencer les institutions, les marchés, voire les orientations de la recherche scientifique et militaire. La « loi du plus fort » s’est métamorphosée en « loi du plus riche ».

La hiérarchie est, par définition, une inégalité de pouvoirs. Elle établit que certains commandent et d’autres obéissent. L’État moderne, avec ses lois, ses fonctionnaires, sa police et sa justice, repose sur ce principe : il organise la société à travers une chaine de commandement verticale.

Mais cette verticalité est une contradiction permanente avec l’idéal d’égalité. Peut-on réellement abolir la hiérarchie tout en conservant l’appareil étatique ? La réponse est négative : un État suppose toujours une structure hiérarchisée. Pour dépasser cette logique, il faudrait inventer d’autres formes d’organisation collective — par exemple des coordinations horizontales, autogérées, fédératives — où la fonction ne devient pas un pouvoir, mais un service. Tant que la hiérarchie demeure, la loi du plus fort persiste, simplement déplacée du corps à la fonction.

Les sociétés modernes affichent un double visage. D’un côté, elles proclament leur attachement à l’éthique : égalité des droits, dignité des personnes, justice universelle. De l’autre, elles justifient l’enrichissement et la hiérarchie au nom d’un pragmatisme présenté comme nécessaire à la stabilité, à la croissance ou à l’efficacité.

Ce compromis est une hypocrisie structurelle. Comment demander aux individus de se conduire éthiquement quand la société, par ses institutions, consacre l’inégalité comme principe de fonctionnement ? Comment promouvoir la fraternité alors qu’on érige l’accumulation personnelle et la domination hiérarchique en modèles de réussite ?

Une société qui privilégie le pragmatisme au détriment de l’éthique ne supprime pas la loi du plus fort ; elle la masque derrière des discours, tout en continuant de la pratiquer. La véritable rupture serait d’aligner les institutions sur les principes proclamés, au risque de bouleverser profondément les structures actuelles.

La loi du plus fort n’a pas disparu ; elle a seulement changé de visage. L’intelligence humaine n’a pas encore réussi à supplanter la force par la justice : elle a inventé de nouvelles formes de domination, fondées sur la richesse et sur la hiérarchie. Tant que l’enrichissement personnel sera légitimé, tant que la hiérarchie restera la base de l’organisation politique, tant que le pragmatisme à court terme primera sur l’éthique, la loi du plus fort continuera de gouverner nos sociétés.

La question n’est donc plus seulement de savoir comment limiter la violence, mais comment réinventer nos institutions pour qu’elles cessent de reproduire l’inégalité qu’elles prétendent combattre. Car seule une société où l’éthique prévaut sur le pragmatisme pourra réellement mettre fin à la loi du plus fort : la loi de toute bestialité.

La contrainte d’exister est permanente, l’innocence est permanente, nos droits égaux sont permanents. Reconnaitre ce principe devrait être le socle de toute organisation sociale.


Chapitre 3 - Le parasite…

Le capitalisme n’est pas un maitre. Ce n’est pas non plus un architecte ni un stratège. C’est un parasite. Un parasite d’un genre particulier : il se nourrit de tout ce que la société met en commun, mais nie l’existence même de ce commun. Il vit grâce à l’organisme social, tout en prétendant être l’unique cause de sa vitalité. Il pompe, aspire, détourne, privatise — et fait mine d’avoir tout produit lui-même.

Le parasite n’a pas besoin d’intention. Il n’a pas besoin de se penser parasite. Il suit sa logique interne, mécanique, héritée des contraintes anciennes de l’espèce : accumuler avant les autres, se placer plus haut dans la hiérarchie, posséder ce qui rassure, et transformer cette sécurité en domination. Le capitalisme émerge comme cela, sans projet ni complot, comme une conséquence directe de la biologie humaine. Les structures sociales n’en sont que l’habillage.

Ce parasite prospère sur un sol qu’il n’a jamais produit. Les routes, les ponts, les réseaux, l’électricité, les satellites, l’éducation, la santé publique, la justice, la police, l’ordre social, l’air, l’eau, le sol, les générations futures, les ressources planétaires, les connaissances accumulées — voilà sa nourriture. Il se nourrit de ce qui, par nature, appartient à tous et devrait rester accessible à tous. Il s’en nourrit comme si c’était son dû.

Mais le parasite déteste que l’on désigne son hôte. Il peut vivre de la mise en commun ; il ne peut survivre à la prise de conscience de cette mise en commun. Car si l’humain réalise que tout ce qui soutient le capitalisme est commun, alors il demandera pourquoi les fruits de ce commun sont privatisés.

Le parasite vit donc dans une guerre permanente contre la lucidité. Il ne peut pas supprimer les communs, car ils sont sa condition d’existence. Il tente donc d’en effacer l’évidence : — en privatisant ce qui appartenait à tous, — en prétendant que l’individu “crée” tout lui-même, — en s’arrogeant le mérite des infrastructures payées par la collectivité, — en glorifiant la réussite individuelle pour masquer le travail collectif, — en criminalisant l’idée même de partage rationnel.

C’est pourquoi le mot « communisme » lui est insupportable. Non pas pour ses réalisations historiques, mais pour ce qu’il révèle : que la société humaine fonctionne déjà en commun. Que l’individu n’est rien sans le collectif. Que l’enrichissement personnel n’est possible qu’en pompant la richesse commune. Pour le parasite, le danger n’est pas la mise en commun réelle — elle lui est indispensable — mais la compréhension de cette mise en commun.

On retrouve ici le même mécanisme que chez les religions face à l’héliocentrisme. Elles ne pouvaient supporter l’idée que la Terre ne soit pas le centre, non pas parce que cela changeait la vie quotidienne, mais parce que cela déplaçait le prestige. Le capitalisme ne peut supporter que le commun soit la base. Cela déplace son prestige. Cela renverse la pyramide.

Comme tous les parasites, il n’a pas pour objectif d’anéantir son hôte. Ce n’est pas son intention — il n’en a pas. Mais il finit par affaiblir le corps social par excès de ponctions, par négligence, par obsession de court terme. Il détourne les ressources vitales vers des zones improductives, enrichissant quelques individus au détriment du tout. Et comme les maladies auto-immunes, il accélère lorsque l’organisme s’affaiblit, croyant instinctivement qu’il doit prendre plus encore pour survivre.

Ce parasite a cependant une faiblesse structurante : il ne peut pas tolérer la lumière. Pas la lumière du savoir scientifique ni celle du progrès technique — il en vit. La lumière qu’il craint est plus simple : la lucidité collective, la compréhension rationnelle de la mise en commun, et la remise en cause de la hiérarchie qui en découle.

Il suffit que les humains voient l’arbre — le commun — pour comprendre ce que sont vraiment ses fruits. Il suffit qu’ils voient l’organisme pour reconnaitre le parasite.

Le capitalisme n’est pas éternel. Il ne peut survivre que tant que le corps social ignore où se situe la circulation réelle de la vie. Il disparaitra non par violence, mais par compréhension : par la prise de conscience que la richesse n’est jamais individuelle, et que la société n’est pas une concurrence entre les cellules d’un même organisme, mais la coopération obligatoire d’êtres fabriqués à l’aveugle, jetés ensemble dans un monde qu’ils n’ont pas choisi.

Le parasite ne disparait pas par combat. Il disparait lorsque l’hôte comprend qu’il en est un.

À qui appartient l’argent sans existence et sans valeur s’il n’était commun ? Réponse : au peuple qui le produit — car il est un équivalent, une mesure de son travail. Où demeure l’essentiel de cet argent ? Réponse : dans les poches de quelques-uns, les capitalistes-parasites. Dans quel but ? Orienter nos existences selon leurs caprices…


Chapitre 4 — Fais dodo mon petit frère

La religion n’est pas un simple courant spirituel. Elle n’est pas non plus un accident folklorique de l’histoire humaine. Elle est un système. Un système fonctionnel, intégré, ancien, et remarquablement efficace. Sa fonction première n’est pas de révéler, mais d’apaiser. Non pas de comprendre, mais de faire accepter. La religion ne cherche pas la lucidité ; elle offre le sommeil. Et ce sommeil est présenté comme une paix intérieure, une sagesse, une élévation, alors qu’il s’agit d’une narcose organisée.

Comme toute berceuse, elle rassure. Elle parle doucement à l’enfant angoissé par le monde : ne t’inquiète pas, tout a un sens, quelqu’un veille, tout est écrit. Et l’enfant se calme. Il cesse de questionner. Il se rend. La religion est ainsi devenue la voix maternelle du système : douce, enveloppante, consolatrice — mais profondément inhibitrice.

On retrouve ici le même mécanisme que celui du refus de l’héliocentrisme. Les religions ne pouvaient accepter que la Terre ne soit pas le centre de l’univers, non parce que cela modifiait concrètement la vie quotidienne, mais parce que cela déplaçait le prestige. Ce n’était pas la vérité qui était menacée, mais la position symbolique de l’humain. De la même manière, la religion affirme que l’humain est au centre du regard divin, qu’il est aimé, jugé, choisi. Elle le place sous un projecteur cosmique fictif. Elle lui offre une importance métaphysique pour mieux le tenir tranquille.

Or il est tout à fait démontrable, scientifiquement parlant, que les dieux n’existent pas — en réalité, qu’aucun dieu n’existe. Certes, on ne peut démontrer l’inexistence d’un être absolument invisible, intangible et dépourvu de toute interaction. Mais dès lors qu’un dieu se voit attribuer des potentialités, celles-ci deviennent analysables. Et là, la raison reprend ses droits.

Les attributs fondamentaux prêtés aux dieux — omnipotence, omniscience, éternité, infinité — ne sont pas simplement invérifiables : ils sont incompatibles avec toute structure cohérente du réel. L’omnipotence est impossible par nature, car un être incapable de la démontrer ne peut s’en prévaloir ; et un être véritablement omnipotent pourrait nier instantanément toute loi logique, y compris celle définissant son omnipotence même. L’omniscience est tout aussi impossible : connaître absolument tout supposerait une connaissance parfaite de l’avenir, donc un univers totalement figé, annihilant toute dynamique, toute évolution, toute liberté supposée.

Quant à l’infinité et à l’éternité, non seulement aucun dieu ne peut les prouver, mais rien, dans l’ordre du réel, n’en manifeste la moindre possibilité opérationnelle. Ce ne sont que des affirmations gratuites, des superlatifs sans contenu vérifiable. Des mots amplifiés pour masquer le vide.

Et surtout, un dieu ne pourrait être un dieu que s’il n’avait pas été contraint d’exister. Or l’existence est toujours contrainte. Rien ne s’auto-engendre, rien ne surgit par volonté pure. Exister, c’est obéir à une mécanique cosmique, biologique, matérielle. Si un dieu existe, il est nécessairement soumis à cette contrainte initiale — et s’il y échappe, alors il n’existe pas dans un sens réel. Le paradoxe est total.

Ce que l’on appelle « Dieu » n’est donc qu’une projection mentale hypertrophiée : un père absolu imaginé pour combler l’angoisse, une figure fabuleuse destinée à neutraliser la peur de mourir et le vertige d’exister. La religion confond le besoin psychologique avec la réalité ontologique. Elle transforme le désarroi en certitude.

Mais une croyance isolée ne fait pas un système. Pour devenir religion, elle doit se structurer. Et cette structuration suit une mécanique précise : codification de règles, mise en place d’une hiérarchie, sacralisation des textes, création de rituels, institutionnalisation du péché. La morale devient surveillance, la foi devient obligation, et la transcendance devient contrôle social.

Ce qui était à l’origine une tentative humaine de donner du sens s’est transformé en appareil normatif. Le bien et le mal ne sont plus discutés : ils sont décrétés. La désobéissance n’est plus un désaccord : elle devient faute. Et la faute devient dette. La religion instaure une économie morale où l’individu est structurellement coupable. Coupable de penser, coupable de désirer, coupable d’exister.

Et pourtant, la religion ne respecte pas sa propre morale. Elle prêche l’amour tout en justifiant la violence. Elle glorifie l’humilité tout en accumulant des fortunes. Elle condamne la haine tout en entretenant la peur. Ses textes regorgent de massacres, de châtiments, de misogynie, d’exclusions, de soumissions sacralisées. Ce qu’elle appelle vertu n’est souvent que docilité. Ce qu’elle nomme péché n’est souvent que liberté.

Si un dieu parlait réellement, parlerait-il avec mille voix ? Pourquoi tant de religions, tant de versions contradictoires, tant de vérités exclusives se réclamant toutes de l’absolu ? La pluralité des dogmes révèle ce qu’elle tente de dissimuler : la religion n’est pas une révélation, mais une fabrication culturelle localisée, historiquement située, psychologiquement déterminée. Une révélation authentique serait univoque. La religion, elle, est disparate.

Et même lorsque les sociétés se proclament laïques, la religion continue d’imprégner les mécanismes mentaux. La justice moderne reste profondément moralisatrice. Elle punit, elle juge, elle cherche la faute plus que la compréhension, le coupable plus que les causes. Elle reproduit un schéma religieux vidé de son dieu : châtiment, rédemption, culpabilité, mérite, expiation. Ce n’est pas une justice rationnelle, mais une morale dogmatique sécularisée.

La religion sert ainsi un objectif central du triumvirat : maintenir l’ordre. Elle transforme la souffrance en valeur, la patience en vertu, la soumission en sagesse. Elle détourne la colère sociale vers l’intérieur, la canalise, la culpabilise. Elle promet une compensation après la mort pour neutraliser la révolte avant la mort. Elle rend supportable l’insupportable.

Et la métaphore devient alors limpide : le peuple est un enfant inquiet, et la religion une main qui berce.

Fais dodo mon petit frère, Dieu veille sur toi.

Ne pense pas trop. Ne questionne pas. Le ciel s’occupe de tout.

Mais ce sommeil n’est pas une paix. C’est une anesthésie. Une suspension de la lucidité. Un renoncement à comprendre le réel pour mieux l’accepter. Le prix de cette berceuse est lourd : elle empêche l’éveil collectif, elle freine l’émancipation rationnelle, elle retarde la prise de conscience de la mise en commun, de la contrainte d’exister, de l’innocence fondamentale de tous.

La souffrance règne inutilement, on ne peut la prévenir, on ne peut que tenter de soigner, mais elle ne fait que grandir.

Se réveiller ne signifie pas remplacer Dieu par le vide. Cela signifie remplacer la superstition par la compréhension, la foi aveugle par la lucidité, la soumission par la responsabilité collective. Cela signifie accepter que le sens ne nous est pas donné d’en haut, mais qu’il est à construire ici, entre êtres contraints d’exister, sans ciel pour nous surveiller, augmenter nos peurs et les justifier.

La religion ne disparait pas par combat. Elle disparait par compréhension. Le jour où l’humain cessera d’avoir besoin d’un père céleste pour apaiser son vertige, la berceuse deviendra inutile.

Et ce jour-là, le petit frère ouvrira enfin les yeux.


Et pour en finir avec ce triumvirat social, cette triade diabolique… Faites ce que bon vous semble de l’affirmation suivante :

L’enrichissement et le pouvoir personnels sont incompatibles avec

la démocratie actuelle qui n’est que de la féodalité déguisée.

Fin – E. Berlherm

(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les loups-parasites comme pour les moutons.)

Chantage à la souffrance : Ni sel ni sucre

 

Ni sel ni sucre

(La vérité est un bien public, donc un service public.)

La souffrance n’est ni un ingrédient ni une exception

Les personnes opposées à la procréation sont souvent qualifiées d’antinatalistes. On leur reproche de fonder leur position sur la lutte contre la souffrance. Leurs adversaires leur opposent en général deux arguments : soit que la souffrance serait le « sel de la vie », sans lequel le bonheur serait inconcevable, soit que la souffrance ne serait pas systématique et que certaines vies peuvent être heureuses. Ces deux arguments reposent pourtant sur des confusions profondes.

Imposer l’existence à un être humain, ce n’est pas seulement lui imposer un corps biologique. C’est lui imposer un système mental complet : des désirs, des frustrations, des peurs, de l’ennui, des attentes, des espoirs, des attachements et des pertes. Même le bonheur, lorsqu’il existe, est un état mental imposé. Or on ne voit pas au nom de quel principe il serait légitime d’imposer à quelqu’un une économie affective entière, qu’elle soit heureuse ou malheureuse. Le problème n’est pas la qualité des états mentaux, mais le fait même de forcer un système sensible à exister.

Dans une perspective rationaliste et mécaniste, il faut rappeler que le cerveau humain n’est rien d’autre qu’une machine à intégrer des informations produites par le monde physique, la société humaine et sa culture. Il ne produit pas des vérités, il produit des opinions. Il réagit à des stimulations, assemble des représentations, rationalise à postériori ce qu’il subit. Son jugement n’est pas un arbitre universel : c’est un produit local de son environnement biologique et social.

La souffrance, en revanche, n’est pas une opinion. Elle est une réalité biologique brute. Elle traverse tout le monde animal sans exception. Tous les organismes vivants cherchent à l’éviter, à la fuir, à la neutraliser. Aucun être vivant ne recherche spontanément la douleur pour elle-même. La souffrance est un signal d’alerte, un mécanisme de contrainte, un outil de sélection. Elle n’est ni interprétative ni culturelle. Elle est fonctionnelle. Les opinions varient, la souffrance ne varie pas.

L’argument selon lequel la souffrance serait le sel de la vie repose sur une confusion entre fonctionnement psychologique et justification morale. Le cerveau humain fonctionne par contraste : il compare les états, il évalue relativement. Il est donc vrai que le plaisir est perçu relativement à des états moins agréables. Mais ce constat descriptif ne fonde en rien une légitimation de la souffrance. Ce n’est pas parce qu’un système nerveux compare qu’il faudrait produire des états négatifs pour donner de la valeur aux états positifs. On ne justifie pas la torture sous prétexte qu’elle ferait apprécier la liberté ni la faim sous prétexte qu’elle ferait apprécier la nourriture ni la maladie sous prétexte qu’elle ferait apprécier la santé. Transformer la souffrance en ingrédient existentiel revient à esthétiser le mal.

On confond également l’explication à postériori avec la justification à priori. Il arrive que des individus donnent du sens à leurs souffrances passées, qu’ils transforment des traumatismes en récits valorisants. Mais ce mécanisme est une stratégie de survie psychique. Le cerveau cherche du sens pour supporter ce qui lui a été imposé. Cela ne constitue en rien un argument en faveur de l’imposition de la souffrance.

Si l’on pousse jusqu’au bout la logique du « sel de la vie », on aboutit nécessairement à une conclusion absurde : il faudrait faire souffrir volontairement quelqu’un pour améliorer la qualité de son existence future. On pourrait traumatiser pour enrichir, détruire pour donner du sens, torturer pour éduquer. Cette logique a toujours été celle des systèmes autoritaires, des initiations violentes, des idéologies sacrificielles. Elle transforme la violence en pédagogie.

Dès que l’on parle d’« ingrédient moral », on fait entrer la religion dans le débat. La souffrance devient alors une épreuve, une purification, une étape nécessaire d’un plan supérieur. Mais cette vision est logiquement intenable. Un dieu parfait devrait-il souffrir pour être parfait ? S’il ne souffre pas, il ne connait pas la condition de ses créatures et demeure indifférent. S’il souffre, il est vulnérable et donc imparfait. Et s’il a créé un monde où la souffrance serait nécessaire, il est soit impuissant, soit cruel, soit incohérent. La souffrance rédemptrice est une contradiction conceptuelle.

L’argument selon lequel la souffrance ne serait pas systématique est tout aussi fragile. Le problème n’est pas que tout le monde souffre de la même façon, mais que la souffrance soit structurellement possible et incontrôlable. Procréer, c’est exposer un être à un système biologique vulnérable, soumis à la maladie, au vieillissement, à la douleur, à la perte et à la mort, sans aucune garantie. C’est une exposition forcée au risque. On n’a jamais le droit d’imposer un risque majeur à un tiers sans son consentement, même si ce risque ne se réalise pas toujours. On ne justifie pas une roulette russe sous prétexte que certains s’en sortent indemnes.

La souffrance ne se raisonne pas en moyenne statistique. Elle se vit individuellement. Il suffit d’un accident, d’un cancer, d’une dépression, d’une malformation, d’une agression ou d’une misère sociale pour que toute la rhétorique du « bonheur possible » devienne insignifiante. L’existence n’est pas un jeu de probabilités abstraites. C’est une expérience vécue irréversible.

Contrairement à ce que prétendent les défenseurs de la procréation, la souffrance est en réalité systématique, car elle est inscrite dans la mécanique même du vivant. Le corps humain fonctionne par chantage permanent : faim, soif, fatigue, douleur, maladie, vieillissement, angoisse de survie. La vie dit en permanence : souffre, ou meurs. Même le plaisir n’est qu’une suspension provisoire de cette contrainte. Si la souffrance était réellement nécessaire au bonheur, alors il faudrait se laisser mourir de faim pour être heureux. Or tout le vivant est construit pour lutter contre la souffrance. Ce seul fait suffit à montrer que la souffrance n’est pas un ingrédient moral, mais le moteur coercitif de la condition biologique.

Il faut également rappeler que l’attachement à la pérennité de l’espèce, si cher aux natalistes, est directement issu de l’imprégnation animale. La reproduction est un réflexe évolutif inscrit dans la structure même du vivant. L’humain n’y échappe pas. Il hérite de ce programme et le justifie ensuite par des récits, des valeurs, des traditions, des idéologies, des religions ou des concepts moraux. Le natalisme n’est donc pas une position rationnelle : c’est une rationalisation de l’animalité. Les défenseurs de la reproduction ne font que justifier, par le langage et la culture, un processus mécanique de réplication qui existait bien avant eux et qui se poursuivra sans eux. Ils confondent la continuité biologique avec une nécessité morale. Ils transforment un automatisme évolutif en devoir civilisationnel.

À l’inverse, ceux qui s’opposent à la souffrance ne font pas l’apologie d’un instinct. Ils tentent au contraire d’utiliser la raison pour enrayer un processus mécanique aveugle qui n’a aucune finalité, aucune utilité globale, aucun projet, aucun sens. La réplication du vivant ne vise rien d’autre que sa propre perpétuation, sans égard pour ce qu’elle produit en termes de douleur, de destruction, de lutte et de mort.

Enfin, il est difficile de soutenir que le bonheur serait un argument suffisant dans un monde saturé de souffrance. Pour être heureux durablement dans un monde de famines, de guerres, de maladies, de misère sociale, de condition animale et de mort universelle, il faut nécessairement ne pas voir, ne pas vouloir voir, ou ne pas ressentir. Autrement dit, le bonheur suppose une forme d’aveuglement ou d’insensibilité. Un individu réellement conscient de la souffrance globale du vivant ne peut être béat. S’il ne souffre pas de la souffrance des autres, il n’est pas sage : il est moralement déficient.

La souffrance n’est donc ni un accident, ni une exception, ni un ingrédient existentiel. Elle est une propriété mécanique du vivant. La vie n’est pas une saveur. Elle n’est ni sel ni sucre. Elle est une contrainte. Et la question n’est pas de savoir si certaines vies peuvent être heureuses, mais s’il est légitime d’imposer une existence dans un système où la souffrance est structurellement inscrite.

Fin — E. Berlherm

(La contrainte d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les tortionnaires comme pour leurs victimes.)


lundi 5 janvier 2026

Imprégnation, ordre de mémorisation et architecture mentale initiale

 

Imprégnation, ordre de mémorisation

et architecture mentale initiale

(La vérité est un bien public, donc un service public.)

Quand on parle d’« imprégnation », on utilise un mot commode, mais trompeur. Il donne l’impression d’un phénomène quasi-mystique, alors qu’il s’agit d’un processus entièrement mécanique : la toute première mise en mémoire. Ce premier stockage n’a rien de magique ; il n’est que la conséquence du fonctionnement naturel du cerveau. Mais, parce qu’il est premier, il acquiert une importance démesurée. Les premières mémorisations sont les grandes autoroutes du système mental. Elles deviennent les matrices, les moules dans lesquels se couleront toutes les reconnaissances ultérieures.

Les tout premiers objets mentaux perçus — humains, arbres, couleurs, sons, textures — forment les empreintes initiales. Le premier humain perçu, le premier arbre, la première couleur ne sont pas seulement les premiers exemples d’une catégorie : ce sont les prototypes qui vont structurer la classe tout entière. Chaque nouvel exemplaire rencontré sera décodé en fonction de cette empreinte initiale : reconnu comme appartenant à la même nature, renforçant le noyau de la catégorie, ou s’y opposant en apportant un écart local. Mais ces écarts ne peuvent pas se multiplier à l’infini : la plasticité est grande, mais la structure de base impose ses limites. Le cerveau ne reconstruit jamais entièrement sa taxonomie : il ajuste, il affine, il ajoute des branches, mais la racine reste la première.

Chez l’humain — comme chez l’animal —, le premier objet mental majeur est presque toujours une personne. Mais dire cela n’est qu’effleurer la réalité. L’importance de la mère est encore plus grande que ce que la simple exposition première laisserait penser. Elle n’est pas seulement le premier visage : elle est le premier objet mobile, le premier vecteur d’intersections. C’est sa mobilité — ou les déplacements qu’elle impose en portant l’enfant — qui permet au cerveau en construction de croiser, superposer et découper les informations. C’est elle qui permet la fabrication progressive de la notion d’espace, puis la fabrication même des objets mentaux. Sa mobilité crée les transitions, les variations, les continuités, les ruptures : en un mot, tout ce qui donne forme au champ mental.

La mère devient ainsi l’objet organisateur, le gabarit humain initial, l’ossature sur laquelle se construira l’ensemble de la catégorie « personne ». Les autres humains viendront enrichir la classe, mais jamais la refonder. Il n’y a pas de deuxième matrice. Konrad Lorenz l’a montré : le cerveau enregistre qui est là en premier, quelle que soit la nature de cet être — humain, animal ou même machine. La mécanique l’emporte sur la symbolique.

L’« imprégnation » n’est donc rien d’autre qu’un mot pour désigner ce premier moulage de la mémoire. Ce n’est pas un phénomène culturel ou affectif avant tout ; c’est la conséquence nécessaire d’un système neuronal qui doit commencer quelque part. Toutes les fonctions mentales — attention, reconnaissance, hiérarchisation — s’appuient sur cet ordre initial. C’est l’ordre qui donne le sens.

Et parce que cet ordre est fondateur, il explique aussi pourquoi le vieillissement efface les détails, mais rarement les grandes lignes. Ce qui a été appris en premier, renforcé le plus profondément, structuré comme base, reste plus stable. Non par miracle, mais parce qu’il est devenu le noyau autour duquel tout le reste s’est organisé.

Et il est donc capital, essentiel de bien commencer l’apprentissage de bébé.

Fin — E. Berlherm

(L’obligation d’exister implique l’innocence d’exister en permanence, ce qui est vrai pour les loups comme pour les moutons.)